Claude Roy : l'art de la retouche (Mao gomme Peng Cheng)

Publié le par Maltern


Claude Roy : seuls les despotes ont le privilège délicieux de pouvoir non seulement tuer leurs ennemis mais aussi faire en sorte qu’ils n’aient jamais existé


       Un axiome célèbre assure que le pouvoir rend fou et que le pouvoir absolu rend absolu­ment fou. Il y a là une apparence de vérité Hitler et Staline, Bokassa et Mao, Ceausescu ou le dernier « hôte officiel » de la France, l’ineffable Sékou Touré, ont leurs aspects déments. Mais le tyran ne devient totalement fou que parce qu’il est totalement libre. Il est libre d’aller jusqu’aux extrémités dont l’homme ordinaire rêve modestement en fai­sant mentalement joujou avec ses fantasmes sadiques, mais que le principe de réalité lui interdit sagement d’atteindre. Le despote est fascinant parce qu’il réalise ce fou que l’immense majorité des hommes recèle, jugule et nie. Il arrive à tout le monde d’avoir des yeux qui lancent des éclairs, de jeter sur autrui un regard meurtrier, de chasser imaginaire­ment du champ de sa vision une personne gênante ou d’avoir une furieuse envie d’étran­gler son petit chef d’atelier ou son grand chef de bureau. Mais seuls les despotes ont le privi­lège délicieux de pouvoir foudroyer littérale­ment leurs sujets et de faire réellement mettre à mort qui leur déplaît ou les ennuie.

VMC-Mao-Peng-Cheng.jpgLa forme la plus innocente de ces pleins pouvoirs est le premier et plus modeste éche­lon du crime d’Etat. L’arme ici n’est pas le pistolet dans la nuque, le peloton d’exécution, le poignard ou la mitraillette. C’est le grattoir, la gouache, la gomme et la chimie photogra­phique. Ce qui d’ailleurs n’est pas incompati­ble, loin de là, avec les formes les plus san­glantes de l’assassinat. Depuis la prolifération moderne des images, l’art de la retouche est pratiqué par tous les pouvoirs « forts ». Au printemps dernier, une émission d’Alain fau­bert sur Antenne 2 rassemblait, sous le titre « la Disparition », quelques exemples fameux, et d’autres moins connus, de ce meurtre à blanc pratiqué par les Pères du Peuple. Une retouche judicieuse permet d’effacer du passé les présences gênantes et de transformer en non-êtres les êtres, encore vivants ou préala­blement trucidés, dont l’existence, même révo­lue, est embarrassante pour l’Etat tout-puissant. Le magazine freudien « l’Ane » [1] - une revue de plus en plus intéressante - publie dans son dernier numéro une étude de Jaubert sur le sujet de son émission et un cer­tain nombre des documents qu’il a réunis. C’est l’amorce d’une galerie de la mise à mort en effigie, qu’on souhaite voir bientôt réunie dans un livre. Mussolini, Franco, Staline, Tru­jillo, Thorez, Gottwald, Perôn, Castro, Pétain, Kim Il Sung et Mao ont fait pratiquer par leurs « bourreaux » des labos de photo ces exécutions capitales blanches. Leur pratique apporte des arguments sérieux en faveur de l’utilisation du concept d’« Etat totalitaire ».

 

En effet, il ne s’agit pas seulement ici d’un Etat qui entend contrôler totalement la vie de ses sujets, de l’extérieur au for intérieur. Il a l’ambition d’être également totalement pro­priétaire du futur et totalement propriétaire du passé. Quand Maurice Thorez, dans la troi­sième édition de sa biographie « Fils du peu­ple », fait disparaître d’un cliché pris à la Santé son compagnon de cellule André Marty, le secrétaire général prend ainsi possession rétroactivement de !’histoire de son parti, en vertu des pouvoirs qu’il s’est conférés : le « traître » Marty n’ayant pu être mis à mort est anéanti rétrospectivement.

 

Le vieux révolutionnaire Peng Zheng, mem­bre du bureau politique, maire de Pékin, ose tenir tête à Mao au moment où celui-ci a décidé de lancer le funeste et délirant Grand Bond en avant. Peng va être arrêté, soumis au supplice des « meetings d’accusation » devant les gardes rouges et les « masses ». Mais pen­dant que les « tribunaux du peuple » martyri­sent le malheureux Peng (à qui la suite des événements ne donnera que trop raison) les retoucheurs du Grand Timonier entrent en action. Les bourreaux torturent. Les retou­cheurs effacent. Là où Peng Zheng gaiement, au coude à coude avec Mao, bêchait la terre d’un chantier de grands travaux, crac, plus de Peng ! Le voilà devenu homme invisible.
Comme à l’arrière-plan du président on aper­cevait l’insolent sourire d’un infâme révision­niste, odieusement coiffé d’un calot de l’armée soviétique du Grand Allié, paf, pour faire bonne mesure, voilà d’un coup de pinceau magique le calot métamorphosé en chevelure ! La machine totalitaire à remonter le temps est aussi une machine à rectifier le temps. Un des profonds et tragiques désirs absurdes de l’humanité, qui est de souhaiter parfois que ce qui fut n’ait jamais été, se réalise enfin par décret. Lénine n’a jamais rencontré Kamenev, Thorez n’a jamais été assis à côté d’Auguste Lecteur, Castro n’a jamais combattu Batista en compagnie du commandant Hubert Matos. L’Histoire enfin retouchée exauce tous les vœux, même les plus mesquins, des Grands de la terre.

 

Ce qui nous fait frémir dans les clichés « retouchés » qui ponctuent le cours des Etats totalitaires, c’est que l’effacement du « crimi­nel » (ou du gêneur) ne se borne pas à un coup de gomme symbolique. Dans le « Livre du rire et de l’oubli », Milan Kundera rappelle un exemple célèbre de retouche, où Gottwald avait fait deux fois « effaceren image », en le faisant gommer. Mais si l’art de la retouche pouvait se limiter à des exécutions en effigie, on s’en accommoderait peut-être. L’inoffensif cérémonial du change­ment de portrait présidentiel dans nos mairies après une élection, n’est-ce pas une sorte de retouche  » un compa­gnon : dans la réalité, en le faisant pendre ; « débonnaire ? Mais nous savons bien que dans les Etats « forts » la retouche du photographe précède ou suit la retouche du bourreau. »

 

C. Roy


                                                                                       

 

 



[1] Seuil

Publié dans 13 - L'histoire - L ES

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article