Roland Jaccard : l'exil intérieur

Publié le par Maltern

Roland Jaccard

L’exil intérieur, c’est ce retrait de la réalité chaude vibrante, humaine, directe; et le repli sur soi; la fuite dans l’imaginaire

 

« Dans la meilleure des hypothèses, le monde n’est qu’une vaste collection d’individus s’ef­forçant de simuler un bonheur qu’ils n’éprouvent pas. »

Sarnuel JOHNSON.

 

Avant‑propos

 

Ce livre est né d’une expérience et d’une question.

 

Dans le train qui me ramenait de Zurich à Lausanne, durant l’été 1974, j’observais dans le wagon‑restaurant la soixantaine de dîneurs solitaires, pour la plupart des hommes, répartis par tables de quatre. Ils mangeaient en silence, sans lever les yeux ou alors le regard absent, perdu.

 

Personne ne voyait personne. Personne ne parlait à personne. La campagne helvétique, éclaboussée de soleil, avec ses maisonnettes propres et ses champs ondoyants, était aussi abstraite que la nourriture que l’on me servait, que ce wagon silencieux.

Le repas terminé, mon voisin, un solide Helvète d’une cinquantaine d’années, au visage franc et buriné, commanda un kirsch. Il plongea un sucre dans son verre et, de satis­faction, me sourit; je répondis à son sourire par un sourire. Il plongea alors un second sucre dans son kirsch et, l’espace de quelques secondes, tendit imperceptiblement sa main dans ma direction; vraisemblablement, il souhaitait que je goûte le canard qu’il avait préparé à mon intention. Mais entre nous, entre nos corps, il y avait un mur. Un mur infran­chissable. Son geste avorta.

Ces hommes dans ce wagon‑restaurant vivaient avec l’idée que chacun est un flot; un flot à respecter. Et qu’on n’entre pas impunément en contact avec ses semblables.

Aussi ne s’adressaient‑ils pas la parole. Mais dans leur silence, que de dialogues angoissés, souriants ou exaltés ! Dialogues avec un fils, une mère, une maîtresse, un patron ‑ intériorisés. Dans notre imaginaire, que d’êtres réels et inventés que nous construisons et reconstruisons, modelons et remodelons sans fin Nous ne parlons plus à autrui; nous dialoguons avec autrui en nous. Cela m’apparut alors clairement.

L’exil intérieur, c’est ce retrait de la réalité chaude vibrante, humaine, directe; et le repli sur soi; la fuite dans l’imaginaire. Voilà à quoi je songeais dans ce wagon­ restaurant.

Restait une question : comment l’homme, animal social et sociable (tout au moins me l’avait‑on enseigné) en était‑il arrivé à se couper d’autrui? Par quel processus la sphère du privé, de l’intime, à laquelle nous tenons souvent plus qu’à nous-mêmes, nous a‑t‑elle conduit à cette schizoïdie généralisée ?

C’est à cette question que cet essai entend apporter des éléments de réponse.

Je m’en voudrais enfin de ne pas dire d’emblée tout ce que ma réflexion doit à des auteurs qui furent autant de phares : le philosophe Kostas Axelos, l’historien Norbert Elias, l’Ethno‑psychiatre Georges Devereux, le psycha­nalyste Thomas Szasz et, bien sûr, Sigmund Freud dont l’œuvre gigantesque constitue l’introduction la plus lucide et la plus forte à la compréhension de la détresse de l’homme de la modernité. »

 

[Roland Jaccard, L’exil intérieur, 1975, Points Seuil])

Publié dans 06 - Autrui - L - ES

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