Commission biblique pontificale : Pourquoi faut-il interpréter les textes sacrés ? Critique des lectures fondamentalistes de la bible

Publié le par Maltern

Commission biblique pontificale

Bible de Jérusalem 1973

 

Pourquoi faut-il interpréter les textes sacrés ?  Critique des lectures  fondamentalistes et « littéraliste » de la bible.

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[Cette critique officielle de la lecture fondamentaliste de la Bible par le Vatican prolonge quelques pages consacrées à l'intérêt des méthodes modernes de l'exégèse (lectures historico‑critiques, sémiotique, rhétorique, etc.). Ce passage peut nous aider à saisir les rapports complexes entre les Églises officielles et la modernité, ainsi qu'à interroger le “ retour du religieux ” et le regain actuel des fondamentalismes (qu'ils soient ou non liés à un intégrisme].

 

« La lecture fondamentaliste part du principe que la Bible, étant Parole de Dieu inspirée et exempte d'erreur, doit être lue et interprétée littéralement en tous ses détails.

Mais par “ interprétation littérale ”, elle entend une interprétation primaire, littéraliste, c'est‑à‑dire excluant tout effort de compréhension de la Bible qui tienne compte de sa croissance historique et de son développement. Elle s'oppose donc à l'utilisation de la méthode historico‑critique, comme de toute autre méthode scientifique, pour l'interprétation de l'Écriture.

La lecture fondamentaliste a eu son origine, à l'époque de la Réforme, dans une préoccupation de fidélité au sens littéral de l'Écriture. Après le siècle des Lumières, elle s'est présentée, dans le protestantisme, comme une sauvegarde contre l'exégèse libérale.

 

Le terme “ fondamentaliste ” se rattache directement au Congrès Biblique Américain qui s'est tenu à Niagara, dans l'État de New York, en 1895. Les exégètes protestants conservateurs y définirent “ cinq points de fondamentalisme ” : l'inerrance verbale de l'Écriture, la divinité du Christ, sa naissance virginale, la doctrine de l'expiation vicaire et la résurrection corporelle lors de la seconde venue du Christ. Lorsque la lecture fondamentaliste de la Bible se propagea en d'autres parties du monde, elle donna naissance à d'autres espèces de lectures, également “ littéralistes ”, en Europe, Asie, Afrique et Amérique du Sud. Ce genre de lecture trouve de plus en plus d'adhérents, au cours de la dernière partie du XXe siècle, dans des groupes religieux et des sectes ainsi que parmi les catholiques.

Bien que le fondamentalisme ait raison d'insister sur l'inspiration divine de la Bible, l'inerrance de la Parole de Dieu et les autres vérités bibliques incluses dans les cinq points fondamentaux, sa façon de présenter ces vérités s'enracine dans une idéologie qui n'est pas biblique, quoi qu'en disent ses représentants. Car elle exige une adhésion sans défaillance à des attitudes doctrinaires rigides et imposées, comme source unique d'enseignement au sujet de la vie chrétienne et du salut, une lecture de la Bible qui refuse tout questionnement et toute recherche critique.

Le problème de base de cette lecture fondamentaliste est que, refusant de tenir compte du caractère historique de la révélation biblique, elle se rend incapable d'accepter pleinement la vérité de l'Incarnation elle‑même. Le fondamentalisme fuit l'étroite relation du divin et de l'humain dans les rapports avec Dieu. Il refuse d'admettre que la Parole de Dieu inspirée a été exprimée en langage humain et qu'elle a été rédigée, sous l'inspiration divine, par des auteurs humains dont les capacités et les ressources étaient limitées. Pour cette raison, il tend à traiter le texte biblique comme s'il avait été dicté mot à mot par l'Esprit et n'arrive pas à reconnaître que la Parole de Dieu a été formulée dans un langage et une phraséologie conditionnés par telle ou telle époque. Il n'accorde aucune attention aux formes littéraires et aux façons humaines de penser présentes dans les textes bibliques, dont beaucoup sont le fruit d'une élaboration qui s'est étendue sur de longues périodes de temps et porte la marque de situations historiques fort diverses.

Le fondamentalisme insiste aussi d'une manière indue sur l'inerrance des détails dans les textes bibliques, spécialement en matière de faits historiques ou de prétendues vérités scientifiques. Souvent il historicise ce qui n'avait pas de prétention à l'historicité, car il considère comme historique tout ce qui est rapporté ou raconté avec des verbes à un temps passé, sans la nécessaire attention à la possibilité d'un sens symbolique ou figuratif.

Le fondamentalisme a souvent tendance à ignorer ou à nier les problèmes que le texte biblique comporte dans sa formulation hébraïque, araméenne ou grecque. Il est souvent étroitement lié à une traduction déterminée, ancienne ou moderne. Il omet également de considérer les “ relectures ” de certains passages à l'intérieur même de la Bible.

En ce qui concerne les Évangiles, le fondamentalisme ne tient pas compte de la croissance de la tradition évangélique, mais confond naïvement le stade final de cette tradition (ce que les évangélistes ont écrit) avec le stade initial (les actions et les paroles du Jésus de l'histoire). Il néglige du même coup une donnée importante : la façon dont les premières communautés chrétiennes elles‑mêmes ont compris l'impact produit par Jésus de Nazareth et son message. Or c'est là un témoignage de l'origine apostolique de la foi chrétienne et son expression directe. Le fondamentalisme dénature ainsi l'appel lancé par l'Évangile lui‑même.

Le fondamentalisme a également tendance à une grande étroitesse de vues, car il tient pour conforme à la réalité une cosmologie ancienne périmée, parce qu'on la trouve exprimée dans la Bible ; cela empêche le dialogue avec une conception plus large des rapports entre la culture et la foi. Il se base sur une lecture non critique de certains textes de la Bible pour confirmer des idées politiques et des attitudes sociales marquées par des préjugés, racistes par exemple, tout simplement contraires à l'Évangile chrétien.

Enfin, […] le fondamentalisme sépare l'interprétation de la Bible de la Tradition guidée par l'Esprit […] Il lui manque de réaliser que le Nouveau Testament a pris forme à l'intérieur de l'Église chrétienne et qu'il est Sainte Écriture de cette Église, dont l'existence a précédé la composition de ses textes. […]

L'approche fondamentaliste est dangereuse, car elle est attirante pour les personnes qui cherchent des réponses bibliques à leurs problèmes de vie. Elle peut les duper en leur offrant des interprétations pieuses mais illusoires, au lieu de leur dire que la Bible ne contient pas nécessairement une réponse immédiate à chacun de ces problèmes. Le fondamentalisme invite, sans le dire, à une forme de suicide de la pensée. Il met dans la vie une fausse certitude, car il confond inconsciemment les limitations humaines du message biblique avec la substance divine de ce message. »

 

 

Texte publié à l'occasion du 50e anniversaire de l'encyclique “ Divino afflante spiritu ”, qui, en 1943, avait autorisé pour l'Église catholique les méthodes historico‑critiques mises en oeuvre par l'exégèse protestante dès le XIXe siècle.

 

[La Commission biblique pontificale, L'Interprétation de la Bible dans l'Église, extrait de la Bible de Jérusalem, Paris 1973, Le Cerf pp. 61‑64.]

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