E. Deroo : L'image amateur a valeur d'authenticité [photo]

Publié le par Maltern

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Irak Eric Deroo, chercheur associé au CNRS, analyse l'utilisation des images dans cette guerre :

«L'image amateur a valeur d'authenticité»
 
Par Jean-Dominique MERCHET
 

Répondre à des images terribles par des images insoutenables : la guerre se livre désormais aussi sur le terrain des médias. Spécialiste de l'iconographie militaire et coloniale, chercheur associé au laboratoire du CNRS d'anthropologie des représentations du corps, Eric Deroo décrypte ces images et les stratégies qui les sous-tendent.

Avec les photos de la prison d'Abou Gharib et la vidéo de l'assassinat de Nick Berg, assistons-nous à un tournant dans ce qu'on appelle «la guerre des images» ?

 

Pendant longtemps, le public ne voyait que les images produites par son propre camp, même si l'adversaire essayait de montrer ses propres images. Durant la Seconde Guerre mondiale, par exemple, les Alliés parachutaient des brochures en Allemagne avec des photos montrant les défaites de la Wehrmacht. Tout a changé avec la télévision, un moment qui correspond à la guerre du Vietnam. On franchit une nouvelle étape avec la banalisation des appareils de prise de vue et l'accès à Internet.

 

Les images et leur diffusion échappent donc à tout contrôle ?

 

Ce qui me frappe surtout, c'est leur côté amateur. L'image amateur prend aujourd'hui valeur d'authenticité. Ces documents donnent l'impression de ne pas tricher en disant «j'étais là». Tout le contraire du professionnel, qui cherche à se faire oublier. Le premier champ dans lequel s'est développé le document amateur, c'est le porno. En montrant tout et n'importe quoi, il transgressait les interdits. Les images bien léchées ne faisaient plus bander. On en est là. Al-Qaeda a bien compris cela avec les premières vidéos de Ben Laden, tout de suite après le 11 septembre. C'était la caméra du pauvre, celle qui ne triche pas. ça a marché, parce qu'Al-Qaeda a trouvé des chaînes arabes, comme Al-Jezira, pour diffuser ses documents. La réponse américaine ne s'est pas fait attendre, avec la formidable mise en scène de l'arrestation de Saddam Hussein. Son examen médical a été filmé par des professionnels, mais à la manière d'amateurs ! Pour faire plus vrai, pour l'humilier vraiment. Aujourd'hui, les réservistes de la police militaire américaine tournent eux aussi leurs films sur le même modèle amateur ! Paradoxalement, l'authenticité des photos britanniques a été mise en cause justement parce qu'elles étaient trop léchées, trop posées, trop nettes.

 

On assiste quand même à une escalade dans l'horreur ?

 

Oui, et les Etats-Unis devraient finalement bien s'en sortir, même si la Maison Blanche traverse une mauvaise passe. Le film de l'égorgement de l'otage américain va exonérer les photos des sévices. Malgré la mise en scène où l'on retourne les symboles de l'humiliation (avec la tenue orange comme à Guantanamo), l'opinion américaine va se dire : par rapport à ce que les autres sont capables de faire, les comportements de nos GI ne sont que des péchés véniels. Surtout que la société américaine ­ je ne parle pas de l'administration Bush ­ a eu une très bonne réaction face à la découverte des sévices. En regardant ces images, les Américains, certains d'être dans leur bon droit, reconnaissent leurs péchés, avant de s'accorder le pardon. Les images provenant du camp d'en face, comme celles des corps d'Américains ou d'Israéliens, traînés à Fallouja ou à Gaza, leur facilitent le travail.

 

Jusqu'où peut aller l'escalade ?

 

Puisqu'il faut frapper de plus en plus fort, on verra bientôt des images impliquant des enfants. Mais aussi la multiplication de photos bidons. Des tas de gens vont s'amuser à bricoler des images sadomaso pour alimenter la machine à fantasmes.

 

Le plus terrible, c'est que toutes ces images ont une forte implication sexuelle. En parallèle des condamnations morales quasiment préformatées qu'elles suscitent, elles peuvent également être reçues avec une certaine excitation... »

 

[Jeudi 13 mai 2004 Liberation]

 

Publié dans 20 - La Vérité

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