Platon [A01] allégorie de la caverne (Rép. L VII)

Publié le par Maltern


Platon [A01] 417-347av. J-C

 Allégorie de la caverne. L’éducation et la réalisation de sa vraie nature d’homme est une conversion aux idées et une élévation au sens du Bien qui est source du sens. De l’homme sensible, extérieur et réactif à la découverte de l’intériorité. La citée idéale se règle sur le juste et non sur les désirs des individus. [République livre VII.]
























Notre nature avant la conversion]
 

[| [1] | Notre nature avant la conversion]

 

 

 

[514a] « S - Eh bien, après cela compare notre nature, considérée sous l’angle de l’éducation et de l’absence éducation, à la situation suivante. Représente‑toi des hommes dans une sorte d’habitation souterraine en forme caverne. Cette habitation possède une entrée disposée en longueur, remontant de bas en haut tout le long de la caverne vers la lumière. Les hommes sont dans cette grotte depuis l’enfance, les jambes et le cou ligotés de la sorte qu’ils restent sur place et ne peuvent regarder que ce qui se trouve devant eux, incapables de tourner la tête à cause de leurs liens. Représente‑toi la lumière d’un feu qui brûle sur une hauteur loin derrière eux et, entre le feu et les hommes enchaînés, un chemin sur la hauteur, le long duquel tu peux voir l’élévation d’un petit mur, du genre de ces cloisons qu’on trouve chez les montreurs de marionnettes[2] et qu’ils érigent pour les séparer des gens. Par‑dessus ces cloisons, ils montrent leurs merveilles. […] Imagine aussi, le long de ce muret, des hommes qui portent toutes sortes d’objets fabriqués qui dépassent le muret, des statues d’hommes [515a] et d’autres animaux, façonnées en pierre, en bois et en toute espèce de matériau. Parmi ces porteurs, c’est bien normal, certains parlent, d’autres se taisent.

 

G ‑ Tu décris là, une image étrange et de bien étranges prisonniers. S ‑ Ils sont semblables à nous, dis‑je. Pour commencer, crois‑tu en effet que de tels hommes auraient pu voir quoi que ce soit d’autre, d’eux‑mêmes et les uns des autres, si ce ne sont les ombres qui se projettent, sous l’effet du feu, sur la paroi de la grotte en face d’eux ? G ‑ Comment auraient‑ils pu, puisqu’ils ont été forcés leur vie durant de garder la tête immobile ? S - Qu’en est‑il des objets transportés ? N’est‑ce pas la même chose ? G ‑ Bien sûr que si. S ‑Alors, s’ils avaient la possibilité de discuter les uns avec les autres, n’es‑tu pas d’avis qu’ils considéreraient comme des êtres réels les choses qu’ils voient ? G - Si, nécessairement. S- Et que se passerait‑il si la prison recevait aussi un écho provenant de la paroi d’en face ? Chaque fois que l’un de ceux qui passent se mettrait à parler, crois‑tu qu’ils penseraient que celui qui parle est quelque chose d’autre que l’ombre qui passe ? G ‑ Par Zeus, non, je ne le crois pas. S - Mais alors, de tels hommes considére­raient que le vrai n’est absolument rien d’autre que les ombres des objets fabriqués. G - De toute nécessité. S - Examine dès lors la situation qui résulterait de la libération de leurs liens et de la guérison de leur égare­ment, dans l’éventualité où, dans le cours des choses, il leur arriverait ce qui suit. Chaque fois que l’un d’entre eux serait détaché et contraint de se lever subitement, de retourner la tête, de marcher et de regarder vers la lumière, à chacun de ces mouvements il souffrirait, et l’éblouisse­ment le rendrait incapable de distinguer ces choses dont il voyait auparavant les ombres. Que crois‑tu qu’il répondrait si quelqu’un lui disait que tout à l’heure il ne voyait que des lubies, alors que maintenant, dans une plus grande proximité de ce qui est réellement, et tourné davan­tage vers ce qui est réellement, il voit plus correctement ? Surtout si, en lui montrant chacune des choses qui passent, on le contraint de répondre à la question : qu’est‑ce que c’est ? Ne crois‑tu pas qu’il serait incapable de répondre et qu’il penserait que les choses qu’il voyait auparavant étaient plus vraies que celles qu’on lui montre à présent ? G - Bien plus vraies. S ‑ Et de plus, si on le forçait à regarder en face la lumière elle‑même, n’aurait‑il pas mal aux yeux et ne la fuirait‑il pas en se retournant vers ces choses qu’il est en mesure de distinguer ? Et ne considérerait‑il pas que ces choses‑là sont réellement plus claires que celles qu’on lui montre ? G ‑ C’est le cas.

 

S ‑ Si par ailleurs on le tirait de là par la force, en le faisant remonter la pente raide et si on ne le lâchait pas avant de l’avoir sorti dehors à la lumière du soleil, n’en souffrirait‑il pas [516a] et ne s’indignerait‑il pas d’être tiré de la sorte ? Et lorsqu’il arriverait à la lumière, les yeux éblouis par l’éclat du jour, serait‑il capable de voir ne fût-­ce qu’une seule des choses qu’à présent on lui dirait être vraies ? G ‑ Non, il ne le serait pas en tout cas pas sur le coup. S ‑ Je crois bien qu’il aurait besoin de s’habituer, s’il doit en venir à voir les choses d’en‑haut. Il distinguerait d’abord plus aisément les ombres, et après cela, sur les eaux, les images des hommes et des autres êtres qui s’y reflètent, et plus tard encore ces êtres eux‑mêmes. A la suite de quoi, il pourrait contempler plus facilement, de nuit, ce qui se trouve dans le ciel, et le ciel lui‑même, en dirigeant son regard vers la lumière des astres et de la lune, qu’il ne contemplerait de jour le soleil et sa lumière.[…] Alors, je pense que c’est seulement au terme de cela qu’il serait enfin capable de discerner le soleil, non pas dans ses manifestations sur les eaux ou dans un lieu qui lui est étranger, mais lui‑même en lui‑même, dans son espace propre, et de le contempler tel qu’il est. G – Nécessairement. S - Et après cela, dès lors, il en inférerait au sujet du soleil que c’est lui qui produit les saisons et les années, et qui régit tout ce qui se trouve dans le lieu visible, et qui est cause d’une certaine manière de tout ce qu’ils voyaient là‑bas. G - Il est clair qu’il en arriverait là ensuite.

 

S - Mais alors quoi ? Ne crois‑tu pas que, se remémorant sa première habitation, et la sagesse de là‑bas, et ceux qui étaient alors ses compagnons de prison, il se réjouirait du changement, tandis qu’eux il les plaindrait ? G ‑ Si, certainement. S ‑ Les honneurs et les louanges qu’ils étaient suscep­tibles de recevoir alors les uns des autres, et les privilèges conférés à celui qui distinguait avec le plus d’acuité les choses qui passaient et se rappelait le mieux celles qui défilaient habituellement avant les autres, lesquelles après et lesquelles ensemble, celui qui était le plus capable de deviner, à partir de cela, ce qui al[3] lait venir, celui‑là, es‑tu d’avis qu’il désirerait posséder ces privi­lèges et qu’il envierait ceux qui, chez ces hommes‑là, reçoivent les honneurs et auxquels on confie le pouvoir ? Ou bien crois‑tu qu’il éprouverait ce dont parle Homère, et qu’il préférerait de beaucoup « étant aide‑laboureur, être aux gages d’un autre homme, un sans terre » et subir tout au monde plutôt que de s’en remettre à l’opinion et de vivre de cette manière ? G ‑ C’est vrai, je crois pour ma part qu’il accepte­rait de tout subir plutôt que de vivre de cette manière‑là.

 

 

 

| [4]|| S ‑ Alors, réfléchis bien à ceci. Si, à nouveau, un tel homme descendait pour prendre place au même endroit, n’aurait‑il pas les yeux remplis d’obscurité, ayant quitté tout d’un coup le soleil ? G ‑ Si, certainement. S ‑ Alors, s’il lui fallait de nouveau concourir avec ceux qui se trouvent toujours prisonniers là‑bas, en formulant des jugements pour discriminer les ombres de là‑bas, dans cet instant où il se trouve alors aveuglé, avant que [517a] ses yeux ne se soient remis et le temps requis pour qu’il s’habitue étant loin d’être négligeable, ne serait‑il pas l’objet de moqueries et ne dirait‑on pas de lui « comme il a gravi le chemin qui mène là‑haut, il revient les yeux ruinés », et encore : « cela ne vaut même pas la peine d’essayer d’aller là‑haut ? ». Quant à celui qui entre­prendrait de les détacher et de les conduire en haut, s’ils avaient le pouvoir de s’emparer de lui de quelque façon et de le tuer, ne le tueraient‑ils pas[5] » ?

 

[…] S ‑ Alors va, partage aussi ma pensée sur ceci et ne t’étonne pas que ceux qui sont allés là‑bas[6] ne consentent pas à s’adonner aux affaires des hommes, mais que leurs âmes n’éprouvent toujours d’attirance que pour ce qui est en‑haut. Qu’il en soit ainsi n’est sans doute rien que de naturel, si vraiment là aussi les choses se passent conformément à l’image que nous venons d’es­quisser. G ‑ Tout à fait naturel, en effet. S ‑ Mais alors, trouves‑tu là quelque raison de t’étonner si quelqu’un, qui est passé des contemplations divines aux malheurs humains, se montre malhabile et apparaît bien ridicule, lorsque encore ébloui et avant d’avoir pu s’habi­tuer suffisamment à l’obscurité ambiante, il se trouve forcé, devant les tribunaux ou dans quelque autre lieu, de polémiquer au sujet des ombres de ce qui est juste, ou encore des figurines dont ce sont les ombres, et d’entrer en compétition sur la question de savoir comment ces choses peuvent être comprises par ceux qui n’ont jamais vu la justice elle‑même ? G - Ce n’est d’aucune manière étonnant. [518a] S - Mais justement, quelqu’un de réfléchi, se sou­viendrait qu’il y a deux sortes de troubles des yeux, et qu’ils se produisent suivant deux causes : lorsque les yeux passent de la lumière à l’obscurité, et de l’obscurité à la lumière. Prenant en considération que les mêmes transfor­mations se produisent pour l’âme, chaque fois qu’il verrait une âme troublée et rendue impuissante à distinguer quelque chose, il ne rirait pas de manière stupide, mais il examinerait si, venant d’une vie plus lumineuse, c’est par manque d’habitude qu’elle se trouve dans l’obscurité, ou si, passant d’une ignorance considérable à un état plus lumineux, elle a été frappée d’éblouissement par l’éclat supérieur de la lumière. Pour lui, dès lors, la pre­mière serait remplie de bonheur par cette expérience et par cette vie, tandis que l’autre serait à plaindre, et dans le cas où il éprouverait le désir de se moquer de cette dernière, son rire serait moins ridicule que s’il prenait pour cible l’âme qui vient d’en haut, de la lumière. G - Ce que tu dis là est certainement très juste.

 

 

 

[| [7]| Le vrai bonheur dans la recherche du vrai Bien]

 

 

 

S ‑ Il faut donc, si cela est vrai, que nous en venions à la position suivante sur ces questions : l’éduca­tion n’est pas telle que la présentent certains de ceux qui s’en font les hérauts[8]. Ils affirment, n’est‑ce pas, que la connaissance n’est pas dans l’âme et qu’eux l’y introduisent, comme s’ils introduisaient la vision dans des yeux aveugles.[…] Mais notre discussion de maintenant, montre précisément que cette puissance réside dans l’âme[9]de chacun, ainsi que l’instrument grâce auquel chacun peut apprendre : comme si un oeil se trouvait incapable de se détourner de l’obscurité pour se diriger vers la lumière autrement qu’en retournant l’ensemble du corps, de la même manière c’est avec l’ensemble de l’âme qu’il faut retourner cet instrument hors de ce qui est soumis au devenir, jusqu’à ce qu’elle devienne capable de s’établir dans la contemplation de ce qui est et de ce qui, dans ce qui est, est le plus lumineux. Or cela, c’est ce que nous affirmons être le bien, n’est‑ce pas ? Il existerait dès lors un art pour cela, un art de ce retournement[10], un art consacré à la manière dont cet instrument peut être retourné le plus facilement et le plus efficacement possible, non pas l’art de produire en lui la puissance de voir, puisqu’il la possède déjà sans être toute­fois correctement orienté, ni regarder là où il faudrait, mais l’art de mettre en oeuvre ce retournement. G ‑ Oui, apparemment. S - Dès lors, les autres vertus, qu’on appelle vertus de l’âme risquent bien d’être assez proches de celles du corps, car en réalité elles n’y sont pas d’abord présentes, elles sont produites plus tard par l’effet des habi­tudes et des exercices[11]. La vertu qui s’attache à la pensée <phronêsis> appartient toutefois apparemment plus que tout à quelque principe divin, quelque chose qui ne perd jamais sa puis­sance, mais qui, en fonction du retournement qu’il subit, devient utile et bénéfique, ou au contraire inutile et nui­sible. [519a] N’as‑tu jamais réfléchi à propos de ceux qu’on dit méchants, mais aussi habiles, à quel point leur âme médiocre possède une vue perçante et distingue avec acuité ce vers quoi elle s’est orientée ? Cette âme n’a pas la vue faible, mais elle est néanmoins contrainte de se mettre au service de la méchanceté, de sorte que plus elle regarde avec acuité, plus elle commet d’actions mau­vaises.[…] Toutefois cette âme médiocre qui appar­tient à une telle nature, si dès l’enfance on la taillait et qu’on coupait les liens qui l’apparentent au devenir, comme des poids de plomb[12] qui se sont ajoutés à sa nature sous l’effet de la gourmandise et des plaisirs et convoitises de ce genre et qui tournent la vue de l’âme vers le bas ; si elle s’en trouvait libérée et se retournait vers ce qui est vrai, cette même partie des mêmes êtres humains verrait ce qui est vrai avec la plus grande acuité, de la même manière qu’elle voit les choses vers lesquelles elle se trouve à présent orientée. […] Mais dis‑moi, que dire de ceux qui sont dépourvus d’éducation et ne possèdent aucune expérience de la vérité ? N’est‑il pas probable ‑ et je dirais même fatal, qu’ils ne gèrent jamais une cité de manière satisfaisante, pas plus que ceux qu’on laisse passer leur temps jusqu’à la fin de leur vie à s’éduquer ? Les premiers, parce qu’ils n’ont pas dans la vie un but unique qu’ils doivent viser pour faire tout ce qu’ils accomplissent dans leur vie privée ou publique ; les autres, parce qu’ils n’accompliront rien de tel de leur plein gré, convaincus qu’ils sont de s’être éta­blis de leur vivant dans les îles des Bienheureux[13]. G - C’est vrai.

 

 

 

[| [14] | La justice dans la cité prime sur le bonheur d’une classe ou des individus]

 

 

 

S - C’est donc notre tâche, à nous les fondateurs[15] , que de contraindre les naturels les meilleurs à se diriger vers l’étude la plus importante, c’est‑à‑dire à voir le bien et à gravir le chemin de cette ascension, et, une fois qu’ils auront accompli cette ascension et qu’ils auront vu de manière satisfaisante, de ne pas tolérer à leur égard ce qui est toléré à présent. G ‑ De quoi s’agit‑il ? S ‑ De demeurer, dis‑je, dans ce lieu, et de ne pas consentir à redescendre auprès de ces prisonniers et à prendre part aux peines et aux honneurs qui sont les leurs, qu’il s’agisse de choses ordinaires ou de choses plus importantes. G - Alors nous serons injustes à leur égard, et nous rendrons leur vie pire, alors qu’elle pourrait être meilleure pour eux ? S - Une fois de plus, mon ami tu as oublié qu’il n’importe pas à la loi qu’une classe particulière de la cité atteigne au bonheur de manière distinctive, mais que la loi veut mettre en oeuvre les choses de telle manière que cela se produise dans la cité tout entière, en mettant les citoyens en harmonie par la persuasion et la nécessité, [520a] et en faisant en sorte qu’ils s’offrent les uns aux autres les services dont chacun est capable de faire bénéfi­cier la communauté. C’est la loi elle‑même qui produit de tels hommes dans la cité, non pas pour que chacun se tourne vers ce qu’il souhaite, mais afin qu’elle‑même mette ces hommes à son service pour réaliser le lien politique de la cité.

 

[…] « Mais dans votre cas, leur dirons‑nous, c’est nous qui, pour vous‑mêmes comme pour le reste de la cité, comme cela se passe dans les essaims d’abeilles, vous avons engendrés pour être des chefs et des rois, en vous donnant une éducation meilleure et plus parfaite qu’aux autres, et en vous rendant plus aptes à participer à l’un et l’autre modes de vie[16]. [520c] Il vous faut donc redescendre, chacun à son tour, vers l’habitation commune des autres et vous habituer à voir les choses qui sont dans l’obscurité. Quand vous y serez habitués, en effet, vous verrez dix mille fois mieux que ceux de là‑bas, et vous saurez identifier chacune des figures : ce qu’elles sont, de quoi elles sont les figures, parce que vous aurez vu le vrai concernant les choses belles, justes et bonnes. De cette manière, la cité sera administrée en état de vigilance par vous et par nous, et non en rêve, comme à présent, alors que la plupart sont administrées par des gens qui se combattent les uns les autres pour des ombres et qui deviennent factieux afin de prendre le pouvoir, comme s’il y avait là un bien de quelque importance. Car voici en quoi consiste le vrai là‑dessus : la cité au sein de laquelle s’apprêtent à gouverner ceux qui sont le moins empressés à diriger, c’est celle‑là qui est nécessairement administrée de la meilleure façon et la plus exempte de dissension, tandis que celle que dirigent ceux qui sont dans l’état contraire se trouve dans la situation opposée. »

 

[…] Si le pouvoir, en effet, devient l’objet d’un affronte­ment, une guerre de ce genre, parce qu’elle est intérieure et qu’elle fait s’affronter ceux qui sont apparentés, les détruit eux‑mêmes autant que le reste de la cité. G - C’est tout à fait vrai. S - Or, conçois‑tu une autre vie susceptible de faire mépriser les charges politiques, si ce n’est la vie de la philosophie véritable ?

 

 

 

[| [17] ||Du dialogue à la dialectique d’une pensée qui use d’exemples à une spéculation sur les idées séparées du sensible]

 

 

 

[532a] S - Par conséquent Glaucon, n’est‑ce pas juste­ment enfin ce chant que chante l’exercice du dialogue [18] ? […] [Chaque fois que] quelqu’un entreprend par l’exercice du dialogue, sans le support d’aucune percep­tion des sens, mais par le moyen de la raison, de tendre vers cela même que chaque chose est, et qu’il ne s’arrête pas avant d’avoir saisi par l’intellection elle‑même ce qu’est le bien lui‑même, il parvient au terme de l’intel­ligible, comme celui de tout à l’heure était parvenu au terme du visible. Mais alors, n’appelles‑tu pas « dialectique » une démarche de ce genre ? G ‑ Si, bien sûr. S - Cette libération de leurs liens, et cette réo­rientation du regard, des ombres vers les simulacres et puis vers la lumière, et cette remontée depuis la grotte souter­raine jusque vers le soleil ; et une fois parvenus là, cette direction du regard vers les apparences divines à la surface des eaux et vers les ombres des choses qui sont réellement ‑ et non comme avant vers les ombres des simulacres, ombres projetées par une autre lumière, telle qu’elle semble une lumière remplie d’ombre si on la com­pare au soleil, en raison de l’incapacité de regarder immé­diatement les animaux, les plantes et la lumière du soleil ‑ voilà ce que toute cette entreprise des arts que nous avons exposés a le pouvoir de réaliser. Elle possède, en effet, le pouvoir d’effectuer cette remontée de ce qu’il y a de meilleur dans l’âme vers la contemplation de l’excellence dans les êtres qui sont réellement, de la même manière que tout à l’heure on faisait s’élever ce qu’il y a de plus clair­voyant dans le corps vers la contemplation de ce qu’il y a de plus éclatant dans le lieu corporel et visible.

 

[…] S - Par conséquent, on peut aussi affirmer que c’est la capacité de dialoguer qui serait seule capable de montrer cela à l’expert dans les disciplines que nous avons expo­sées et que par tout autre moyen ce serait impossible ? G - Oui, cela aussi mérite d’être affirmé avec certi­tude. S – […] Tous les autres arts , au contraire, ou bien s’orientent en fonction des opinions ou des désirs des hommes, ou alors se placent tous dans la perspective du devenir[19] et de la composition des êtres, ou alors en fonction du soin à donner aux êtres qui croissent naturellement ainsi qu’aux choses qui sont produites artificiellement.

 

[…] Par conséquent, le parcours dialectique est le seul à progresser de cette manière, en supprimant les hypothèses pour atteindre le premier principe lui‑même, afin de s’en trouver renforcé [20] ; il est réellement le seul qui soit capable de tirer doucement l’oeil de l’âme, enfoui dans quelque bourbier barbare, et de le guider vers le haut en ayant recours, pour le soutenir dans son mouvement de retournement, à ces arts que nous avons exposés. En raison de l’usage, nous avons souvent appelé ces arts des « sciences », mais il leur faut un autre nom, un nom qui exprime plus de clarté que ce qui appartient à l’opinion, mais par contre plus d’obscurité que ce qui relève de la science : dans notre propos antérieur, nous l’avons défini quelque part comme la « pensée » <noêsis>[21]. Je ne crois pas qu’il y ait lieu de disputer du nom, alors qu’il nous revient de faire l’examen de choses aussi impor­tantes que celles qui s’imposent à nous. […] Il nous plaira donc, comme auparavant, de nommer la première section science <noèsis>, et la deuxième pensée <dianoïa>, la troisième croyance <eikasia> et la quatrième représentation <pistis>. Il suffira aussi de nommer ces deux der­nières prises ensemble opinion <doxa>, et les deux premières ensemble, intellection. On dira alors que l’opinion concerne le devenir, alors que l’intellection vise l’être : ce que l’être est par rapport au devenir, l’intellection l’est par rapport à l’opinion, et ce que l’intellection est par rapport à l’opinion, la science l’est par rapport à la croyance, et la pensée par rapport à la représentation.

 

 

 

[| [22] || L’éducation par sélection des futurs dirigeants : du courage physique au courage intellectuel]

 

 

 

[…] S - Te rappelles‑tu, dans le choix des dirigeants qui nous avons choisi ? […] Il convient en effet de pré­férer ceux qui sont les plus fermes et les plus courageux, et présentent la plus belle apparence autant que possible. En plus de ces critères, il faut […] qu’ils possèdent une grande ardeur à l’étude des sciences, et qu’ils n’aient pas de difficulté à apprendre. Les âmes, en effet, sont cer­tainement beaucoup plus facilement découragées par les études scientifiques difficiles que par les exercices prati­qués dans les gymnases, car l’effort est quelque chose qui leur est plus familier, il leur est propre et ne se trouve jus­tement pas partagé avec le corps. G ‑ C’est vrai. S - Il faut aussi rechercher quelqu’un qui ait de mémoire, qui ne se fatigue pas facilement, et qui soit porté vers l’effort en toute circonstance. […] G - Que veux‑tu dire ? S - Je veux dire d’abord que celui qui désire s’y attacher ne doit pas vaciller dans son ardeur à l’effort, le désirant moitié et le détestant à moitié. C’est ce qui se produit chaque fois que quelqu’un aime la gymnastique, la chasse et tous les exercices qui sollicitent un effort physique mais n’aime pas l’étude. […] Par rapport à la vérité également, nous considérerons également estropiée une âme qui hait le mensonge délibéré, le supporte difficilement pour elle‑même et se scandalise du mensonge des autres, mais qui accepte par contre sereinement le mensonge involontaire et, lorsqu’elle est en quelque sorte convaincue d’ignorance, ne s’en scandalise pas, mais, se vautre sans scrupule dans son ignorance, comme un porc.[23] [536a]

 

[…] C’est donc notre devoir à nous, de nous occuper soigneusement de toutes ces questions. Si nous éduquons des hommes aux membres et à l’esprit droits, une fois que nous les aurons conduits à un tel apprentissage et à une telle discipline, la justice elle-­même ne nous fera aucun reproche, nous aurons en effet sauvé la cité et la constitution politique. […] [Mais] j’ai parlé avec un peu d’emphase. Alors que je parlais, j’ai tourné mon regard vers la philosophie et la voyant injustement couverte de boue[24][25] , je me suis laissé emporter et, rempli pour ainsi dire de colère envers ceux qui en sont responsables, j’ai dit ce que j’ai dit. N’oublions pas ceci […] tous les efforts exigeants et fré­quents restent le lot des jeunes [...] par conséquent l’ensemble de la forma­tion propédeutique qui doit être inculquée avant la forma­tion dialectique, il faut le leur proposer quand ils sont enfants, et sans conférer à cet enseignement la structure d’un programme d’enseignement obligatoire. G - Pourquoi donc ? S - Parce que, aucun homme libre ne doit s’en­gager dans l’apprentissage de quelque connaissance que ce soit comme un esclave. S’il est vrai en effet que les efforts corporels, imposés par une discipline contrai­gnante, ne peuvent aucunement faire de mal au corps, par contre aucun enseignement imposé de force à l’âme ne pourra y demeurer. […] Evite donc de recourir à la force, homme excel­lent, [537a] quand tu formes les enfants dans ces matières, fais‑le plutôt en jouant. De cette façon, tu pourras mieux distinguer ce pour quoi chacun est naturellement doué. […] Il sera nécessaire que tu les évalues, de manière à reconnaître ceux qui sont le plus capables parmi eux de se qualifier : ceux qui seront constants dans les études, constants également à la guerre et dans les autres devoirs prescrits par la loi.

 

 

 

[| [26] || Le goût de contredire, amusement et affirmation de jeune chiot, n’est pas le goût de la vérité et mène au scepticisme. Le jeune raisonneur n’est pas raisonnable : qu’il existe un âge de raison.]

 

 

 

C’est à ceux‑là, lorsqu’ils auront dépassé l’âge de trente ans, qu’on donnera la préférence, […] pour recevoir des honneurs supérieurs. Puis on examinera, en mettant à l’épreuve leur capacité de dialoguer, lequel est en mesure de se mettre en chemin, libre de la vue et de toute activité de percep­tion, pour se diriger avec le soutien de la vérité vers cela qui est réellement en soi. Il s’agit là, mon camarade, d’une tâche qui réclame un soin considérable. N’es‑tu pas conscient, du mal qui résulte de la pratique actuelle de la dialectique ? G - Lequel ? S ‑ On s’y remplit, d’une sorte de mépris des lois. […] Mais alors, lorsqu’il en sera venu à penser que ces choses ne sont plus vénérables ni constitutives de son patrimoine, sans qu’il ait découvert les choses qui sont véritables, [539a] est‑il vraisemblable qu’il s’orientera vers quelque autre forme de vie que celle qui le flatte ? G – [c’est une situation digne] de notre pitié. S - Par conséquent, tu devras les attacher à la pratique des arguments en ayant recours à toutes sortes de précautions. C’est déjà une précaution importante que d’empêcher qu’ils n’y goûtent quand ils sont jeunes. Je pense en effet que les jeunes gens, lorsqu’ils goûtent pour la première fois les dialogues argumentés, en font mauvais usage, comme s’agissant de jeux d’enfants. Ils y recourent sans cesse dans le seul but de contredire et, en imitant ceux qui les réfutent, ils en réfutent eux‑mêmes d’autres, se réjouissant comme de jeunes chiens à tirer et à mettre en pièces par la parole ceux qui se trouvent dans leur entourage. G - Oui, ils en raffolent. S - Dès lors, lorsqu’ils ont eux‑même réfuté beaucoup gens, et lorsqu’ils ont été réfutés par plusieurs, ils basculent avec une brutale rapidité dans le scepticisme. Et compte tenu de cela, justement, ils deviennent eux‑mêmes, comme tout ce qui touche à l’exercice de la philosophie, objets de mépris de la part de tous les autres.[…] Un homme plus âgé, ne consentira pas à participer à pareil délire. Il cherchera à imiter celui qui désire dialoguer afin d’examiner le vrai plutôt que celui qui s’amuse à contredire pour le seul plaisir du jeu. Il sera lui‑même plus mesuré, et rendra cette occupation davantage digne d’estime, au lieu d’en faire un objet méprisable. […] En ce qui concerne la participation aux dialogues, il faut s’y tenir sans faillir et s’y exercer comme à une gymnastique qui serait l’équivalent de la gymnastique du corps, et y consacrer mettons cinq années. Après cette période, tu devras faire en sorte qu’ils redescendent dans la caverne de tout à l’heure et les forcer à exercer le commandement dans les affaires de la guerre et dans toutes les fonctions qui sont propres aux jeunes gens, de manière que leur expérience ne prenne aucun retard sur celle des autres.[…] Quand ils auront atteint cinquante ans, ceux d’entre eux qui auront triomphé de ces épreuves et auront excellé à tous égards dans toutes ces fonctions, aussi bien dans les tâches concrètes que dans les sciences, il faudra les mener vers le but final et les forcer, en relevant la vision de leur âme, à porter leur regard en direction de ce qui procure à toutes choses la lumière : en contemplant le bien lui‑même et en ayant recours à lui comme à un modèle, ils ordonneront la cité et les particuliers comme ils se sont ordonnés eux‑mêmes, pendant tout le reste de leur vie, chacun à son tour. Qu’ils consacrent la plus grande partie de leur temps à la philosophie, mais lorsque vient leur tour, qu’ils s’impliquent dans les tâches politiques et prennent chacun le commandement dans l’intérêt de la cité, en l’exerçant non pas comme s’il s’agissait d’une fonction susceptible de leur apporter des honneurs, mais comme une tâche nécessaire.

 

 

 

[| [27] || L’éducation morale n’est pas l’adaptation aux mœurs du temps : les premiers philosophes au pouvoir éduqueront les enfants à la campagne selon le juste et non selon ce qui est.]

 

 

 

[…] Mais alors quoi ? Êtes‑vous d’accord pour dire que ce que nous avons élaboré au sujet de la cité et de 1a constitution politique n’est aucunement un ensemble de voeux pieux ? […] Lorsque les vrais philosophes seront parvenus au pouvoir dans une cité ‑ qu’il s’agisse de plusieurs ou d’un seul ‑ et lorsqu’ils mépriseront les honneurs qu’on recherche aujourd’hui, les jugeant contraires à la liberté et sans valeur, ils feront alors ce qui est droit, et considéreront les honneurs qui en découlent comme la plus haute valeur, dans 1a mesure où ils estimeront que le juste est ce qui est le plus nécessaire. Se mettant dès lors au service du juste, ils ordonneront la cité qui est la leur. G - De quelle façon ? S - Ceux qui dans la cité auront dépassé l’âge de dix ans, [541a] ils les enverront tous à la campagne, et ils protégeront leurs propres enfants des moeurs de l’époque actuelle, qui sont justement les moeurs de leurs parents, et ils les élèveront selon leurs propres conceptions et selon leurs lois, celles‑là mêmes que nous avons exposées à l’instant. De cette manière, la cité s’éta­blira elle‑même très rapidement et très aisément selon la constitution politique que nous avons élaborée, et elle atteindra au bonheur, et le peuple qui l’accueillera en tirera le plus grand profit. »

 

 

 

[Platon, La République, Livre VII, d’après Trad. Leroux, GF]

 

 

 


[1] CULTURE : Notre nature avant la conversion, l’homme prisonnier de sa première nature.

 

 

|[4]|| RAISON : L’idéaliste, homme de principes, perdu parmi les affairistes.

[5] Le destin de Socrate clairement évoqué.

[6] Dans le monde intelligible.

[7] VÉRITÉ / BONHEUR : Le vrai bonheur dans la recherche du vrai Bien exige une conversion

[8] Les Sophistes.

[9] L’intellect, « œil de l’âme » n’est pas en soi une connaissance, mais une puissance de connaître.

[10] Il s’agit de la conversion, présentée comme une technique pédagogique : se détourner du sensible pour affronter l’intelligible, du concret à l’abstrait, de l’exemple à l’idée etc.

[11] Parallèle culture de l’âme culture du corps : l’exercice, la gymnastique, développe une seconde nature.

[12] L’opposition lourd/léger, mal élevé/ élevé… opère encore dans le langage familier contemporain…

[13] Ces îles placées aux confins de la terre habitée et citée par Hésiode accueillent l’âme des héros vertueux.

|[14]|| JUSTICE et DROIT : La loi de la République doit assurer le bonheur de tous et non celui d’une classe. Elle éduque à l’intérêt commun. Le pouvoir des rois-philosophes, s’y exerce par devoir et non par intérêt.

[15] Les rois-philosophes. On passe maintenant au plan d’éducation des gardiens.

[16] La vie contemplative/ La vie active. Comme dans la République la sélection et l’éducation est prise en charge par la loi, les philosophes ont une dette et doivent revenir aux affaires.

|[17]|| DEMONSTRATION : passage du dialogue qui use d’exemple visibles à la dialectique qui raisonne sur des Idées. Vers l’essence des choses et leur fondement l’Idée de Bien.

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