♎ 6 août 1945 Hiroshima, 9 août 1945 Nagasaki [Morale]

Publié le par Maltern

 

6 août 1945 Hiroshima, 9 août 1945 Nagasaki

 
 Image25.jpg
 
 
 























Le 6 août 1945, à Hiroshima, l’explosion d’une bombe atomique précipite la fin de la seconde guerre mondiale et inaugure l’ère de la dissuasion nucléaire. Désormais plane sur le monde la crainte qu’un conflit nucléaire ne dégénère en une destruction totale de l’humanité.

La destruction a été décidée par le président américain Harry Truman, fidèle à une constante de la stratégie américaine, de Dresde (1944) à Bagdad (1991) : terrifier les populations ennemies avec des bombardements aériens massifs pour permettre aux forces terrestres d’avancer avec un minimum de pertes...

 
 

Marthe Robert : Une erreur de traduction à l’origine de la bombe d’Hiroshima ?

 
 
 

2 août 1939 la lettre d’Einstein au président Roosevelt.

 
 
 

Historique : Le projet Manhattan, les inventeurs de la bombe et ses origines

 
 
 
Fonctionnement et effets de la bombe  
 
 
 
Le président Truman annonce Hiroshima à la Radio
 
 
 

8 août 1945 : La réaction d’Albert Camus : Editorial de Combat

 
 
 

1955 - Le manifeste Russell - Einstein

 
 
 
Albert Einstein : Comment je vois le monde.
 
 
 
 
 

Marthe Robert : Une erreur de traduction à l’origine de la bombe d’Hiroshima ?

 
 
 
 
 

S’il n’y avait ces imperfections du langage comme instrument de connaissance, un grand nombre des controverses qui font tant de bruit  dans le monde cesseraient d’elles mêmes; et le chemin de la connaissance s’ouvrirait plus largement, ainsi que, peut être, le chemin de la paix ». [Locke, Essai sur l’entendement humain, (1690 III, chap. IX, § 21.] La question de la polysémie des mots, de leur équivoque pose le problème de la traduction parfaite. Une mauvaise traduction serait sans doute un des facteurs de la décision de lancer la bombe atomique sur Hiroshima. Une manière de relire sur un événement Historique la légende de Babel]

 

 « Le verbe mokusatsu a, paraît il, quatre sens différents en japonais : prendre note de quelque chose, traiter quelque chose par un silence méprisant, passer quelque chose sous silence, et rester sagement dans l’expectative (je traduis de l’anglais). Un verbe subtil, comme on voit, dont la polysémie trop riche serait à l’origine du bombardement de Hiroshima, c’est du moins ce que je lis dans le Bulletin d’information de l’Association des traducteurs littéraires de France, sous le titre : « L’erreur de traduction la plus tragique de l’Histoire. En juillet 1945, les chefs alliés réunis à Potsdam adressent un ultimatum au Japon, en stipulant que «toute réponse négative entraînera une destruction immédiate et massive ».

Désireux sans doute de gagner du temps, le premier ministre Suzuki répond aux journalistes qui l’assaillent de tous côtés : mokusatsu, ce qui dans son esprit peut signifier qu’il prend note de la chose, mais ne fera pas de commentaires pour l’instant. Aussitôt les agences de presse internationales publient des dépêches d’où il ressort que le gouvernement japonais traite l’ultimatum par le mépris et ne juge même pas bon d’y répondre. Furieux, les Américains décident alors le châtiment suprême, et dix jours plus tard, ils larguent sur Hiroshima la première bombe atomique de l’Histoire.

Le traducteur français qui rapporte cet incident mémo¬rable observe avec bon sens que si, en l’occurrence, les interprètes sont les premiers fautifs, c’est en fin de compte sur Suzuki que pèse la plus lourde responsabilité : dans des circonstances aussi graves, il aurait pu choisir un mot moins ambigu que ce mokusatsu dont il connaissait forcément l’épineuse subtilité. Il aurait pu, certes, mais étant donné les sentiments qu’on est en droit de lui supposer, mokusatsu n’était il pas le verbe le plus indiqué pour dire tout à la fois et son désir de temporiser, et son ressentiment à l’égard des vainqueurs, qu’il ne pouvait pas exprimer plus clairement ? Mais dans ce cas il n’y aurait pas à proprement parler de contresens : mus par une hostilité plus ou moins consciente en face de l’ennemi, les interprètes ont retenu des quatre acceptions possibles du mot précisément celle que Suzuki, plus ou moins consciemment lui aussi, avait choisi de faire passer sous le couvert de son silence. »

 

[Marthe Robert, La Vérité littéraire, 1981, Grasset p. 113.]

 

Questions :

1 – Qui est responsable de l’erreur d’interprétation de la pensée ? Est-ce le traducteur ? Susuki ? Peut-on déterminer les responsabilités avec certitude ?

2 – Quel rôle ont eu les agences de presse ? Dans quel temps travaillent-elles ? A qui s’adressent-elles 3 - Quel lien pouvez-vous établir entre le temps bref et la compréhension du discours de l’autre ? 

 
 
Haut de Page
 
 
 

Hiroshima : le colonel Tibbets devant son bombardier B-29 (Enola Gay), quelques heures avant de lancer la bombe atomique (6 août 1945

 
 
 
 
 
 Image26.jpg
 

Historique : Le projet Manhattan, les inventeurs de la bombe et ses origines

 
 
 

Robert Oppenheimer est né à New York en 1904. Il obtient son doctorat de physique à l’Université de Göttingen, en 1927, sous la direction de Max Born. De retour aux États-Unis en 1929, il enseigne à l’université de Berkeley et au California Institute of Technology jusqu’en 1942. Il prédit l’existence du positron en 1930 et élabore des méthodes d’étude des pluies d’électrons et de photons dans les rayons cosmiques en 1937.

Nommé responsable scientifique du projet Manhattan en 1942, il fait partie du groupe de quatre savants qui approuvent l’emploi de la bombe atomique contre le Japon (les trois autres étant Arthur Compton, Enrico Fermi (qui fabriqua la pile atomique (1938-1944)) et Ernest Lawrence).

Il propose, après la Seconde Guerre mondiale, un contrôle international sur l’énergie atomique. En 1946, il est nommé conseiller scientifique à l’Atomic Energy Commision, tâche qu’il assume jusqu’en 1952. 

Son opposition au projet de bombe H lui vaut, en 1953, en pleine période McCarthy, la perte de toutes ses accréditations : le prétexte donné est son activisme procommuniste, qui date de ses années de jeunesse. Réhabilité des années plus tard, il obtient le prix Enrico Fermi en 1963 et meurt 1967.

 

Histoire de la bombe atomique

Tout a commencé en 1898 quand le physicien Ernest Rutherford et son collaborateur expliquèrent que la désintégration de certains noyaux d’atomes résultait de radioactivité.

Par la suite, Albert Einstein, en 1905, a démontré sa célèbre théorie de la relativité, E=mc². Cette formule signifie que l’énergie totale dégagée par une quantité de matière quelconque est égale à sa masse multipliée par le carré de la vitesse de la lumière.

C’est dans une lettre d’Einstein destinée au président Roosevelt qu’on apprend la possibilité de fabriquer une nouvelle sorte de bombe ultra puissante fonctionnant avec l’énergie nucléaire et la possibilité que les Allemands soient déjà en voie de construire ce type de bombe. C’est avec empressement que le président a mis sur pied le projet « Manhattan », en 1942, qui consistait à vérifier s’il était possible de créer une réaction en chaîne et une fois cela accompli, établir les plans pour la création de la bombe nucléaire.

 Haut de Page 
 

La lettre d’Einstein au président Roosevelt du 2 août 1939.

 
 
 
« Monsieur,

Un travail récent d’E.Fermi et L.Szilard, dont on m’a communiqué le manuscrit, me conduit à penser que l’uranium va pouvoir être converti en une nouvelle et importante source d’énergie dans un futur proche. Certains aspects de cette situation nouvelle demandent une grande vigilance et, si nécessaire, une action rapide du gouvernement. Je considère qu’il est donc de mon devoir d’attirer votre attention sur les faits et recommandations suivantes :

Au cours des quatre derniers mois, grâce aux travaux de Joliot en France et ceux de Fermi et Szilard en Amérique, il est devenu possible d’envisager une réaction nucléaire en chaîne dans une grande quantité d’uranium, laquelle permettrait de générer beaucoup d’énergie et de très nombreux nouveaux éléments de type radium. Aujourd’hui, il est pratiquement certain que cela peut être obtenu dans un futur proche.

Ce fait nouveau pourrait aussi conduire à la réalisation de bombes, et l’on peut concevoir - même si ici il y a moins de certitudes - que des bombes d’un genre nouveau et d’une extrême puissance pourraient être construites. Une seule bombe de ce type, transportée par un navire et explosant dans un port pourrait en détruire toutes les installations ainsi qu’une partie du territoire environnant. On estime néanmoins que des bombes de cette nature seraient trop pesantes pour être transportées par avion.

Les Etats-Unis n’ont que de faibles ressources en uranium. Le Canada est assez bien pourvu, ainsi que l’ancienne Tchécoslovaquie, mais les principaux gisements sont au Congo belge.

Devant cette situation, vous souhaiterez peut-être disposer d’un contact permanent entre le gouvernement et le groupe des physiciens qui travaillent en Amérique sur la réaction en chaîne. Une des possibilités serait de donner cette tâche à une personne qui a votre confiance et pourrait le faire à titre officieux. Cette personne devrait être chargée des missions suivantes.

 a. Prendre l’attache des différents ministères, les tenir informés des développements à venir, faire des propositions d’action au gouvernement, en accordant une attention particulière à la question de l’approvisionnement américain en uranium. 

b. Accélérer les travaux expérimentaux qui sont actuellement menés sur des budgets universitaires limités, en leur apportant un financement complémentaire, si besoin est, grâce à des contacts avec des personnes privées désireuses d’aider cette cause et en obtenant peut-être la collaboration de laboratoires industriels disposant des équipements requis.

 J’ai appris que l’Allemagne vient d’arrêter toute vente d’uranium extrait des mines de Tchécoslovaquie dont elle s’est emparée. Le fils du vice-ministre des Affaires étrangères allemand, von Weizsäcker, travaille à l’Institut Kaiser Wilhelm de Berlin, où l’on a entrepris de répéter des expériences américaines sur l’uranium. Voilà ce qui explique peut-être la rapidité de cette décision.

Sincèrement votre, Albert Einstein. »

 

Roosevelt répond le 19 octobre 1939 de manière positive à la lettre d’Einstein. La course commence. Entre décembre 1941 et août 1945, le Projet Manhattan va mobiliser 140’000 personnes sous la direction de général Leslie Groves et de son adjoint scientifique, le savant Robert Julius Oppenheimer.

 [in Samy Cohen, La bombe atomique - la stratégie de l’épouvante, Découvertes Gallimard / Histoire, No 248, 1995, p. 130-131] 
 
Haut de Page
 
 
Image29.jpg

 
 
 
























Le projet Manhattan est lancé par Roosevelt
 
 
 

Quoi qu’il en soit, les Anglais informent donc les Américains qu’une possibilité concrète d’arme atomique existe, et ceux-ci multiplient leurs propres efforts de recherche nucléaire à partir d’octobre 1941 : le projet Manhattan est alors lancé par Roosevelt et mis sous tutelle militaire. Robert Oppenheimer est nommé directeur scientifique du projet. Des recherches sur la réaction en chaîne se déroulent à l’université de Chicago, sous la houlette d’Enrico Fermi. Elles aboutissent en décembre 1942 et apportent la preuve qu’une réaction en chaîne explosive est effectivement possible. La décision de fabriquer la bombe est alors définitivement prise. Reste à la concrétiser, et c’est ce à quoi s’emploie pendant trois ans l’équipe à Los Alamos. Elle doit faire face à des problèmes extrêmement complexes, liés en particulier à la détonation de la bombe et au choix des matériaux fissiles, dont deux sont finalement retenus : l’uranium 235, qui est produit à l’aide de divers procédés de séparation isotopique à Oak Ridge, dans le Tennessee ; et le plutonium 239, obtenu dans le réacteur nucléaire de Hanford, dans l’État de Washington. Le projet Manhattan, qui a coûté au total deux milliards de dollars, a servi à construire trois bombes : " Trinity ", la bombe qui a servi pour le test le 16 juillet 1945 à Alamogordo ; " Littleboy ", celle qui a ravagé Hiroshima le six septembre 1945 et " Fatman ", l’engin qui a rasé Nagazaki trois jours plus tard.

  

Le responsable scientifique du projet Manhattan, Robert Oppenheimer, s’est mentalement préparé à cette expérience, tout comme ses collaborateurs. Mais la puissance destructrice de la nouvelle arme, dont la mise au point a demandé des milliards de dollars et trois ans de travail acharné, le paralyse d’effroi. 

Oppenheimer a accepté en conscience en octobre 1942 la proposition du responsable militaire du projet Manhattan, le général Groves de diriger un laboratoire exclusivement consacré à la recherche sur l’arme atomique et prendre la responsabilité historique de sa fabrication. Oppenheimer ne doutait pas qu’on se souviendrait de lui, et qu’on le haïrait pour avoir été celui qui avait dirigé les travaux qui allaient donner à l’homme, pour la première fois de son histoire, les moyens de sa propre destruction. Pour comprendre le choix d’ Oppenheimer, qui est aussi celui de centaines d’autres chercheurs, il faut prendre conscience du terrible dilemme auquel se trouvèrent confrontés les savants après la découverte, en 1939, des effets de la fission nucléaire.

Dès 1940, en effet, les physiciens autrichiens Rudolf Peierls et Otto Frisch envisagent explicitement la réalisation d’une « superbombe », capable d’exploser avec une violence extraordinaire sous l’effet d’une réaction en chaîne incontrôlée dans de l’uranium fissile.

Les deux hommes, qui ont fui les nazis et se sont réfugiés en Angleterre, suggèrent la fabrication de cette bombe à partir de cinq kg d’uranium 235, obtenus par enrichissement d’uranium 238. Leur projet est jugé réalisable en juillet 1941 par un comité gouvernemental britannique, le comité MAUD, spécialement mis sur pied un an plus tôt pour étudier la question.

En Angleterre et aux États-Unis, on s’inquiète des capacités des savants allemands. Dès 1939, les nazis sont en excellente position pour se lancer dans la course à l’atome, avec les effroyables conséquences que l’on devine. Une visite faite par Heisenberg au grand physicien danois Niels Bohr, à Copenhague, confirme les soupçons des Anglais à l’automne 1941. Et, effectivement, le quatre juin 1942, Heisenberg informe les services d’Albert Speer, le ministre des Armements du Reich, de la possibilité d’une bombe atomique. En réalité, la recherche allemande, après un bon départ, s’enfonce dans une série d’impasses scientifiques, peut-être dues à un sabotage passif de la part de Heisenberg et de ses collègues; mais, cela, les Alliés ne l’apprennent qu’après la défaite de l’Allemagne, en 1945…

 La décision

« Il demeure historiquement établi, et c’est ce fait qui devra être jugé dans les temps à venir, que la question de savoir s’il fallait ou non utiliser la bombe atomique pour contraindre le Japon à capituler, ne s’est même pas posée. L’accord fut unanime, automatique, incontesté autour de notre table. »

[Winston Churchill. La Deuxième Guerre mondiale. Tome 12, Triomphe et tragédie. Le rideau de fer. Paris, Plon, 1954.]

 Pourquoi une deuxième bombe sur Nagasaki ?

« La discussion sur l’utilisation de la bombe était close. On avait non seulement décidé que la nouvelle arme serait employée, mais aussi que les deux bombes disponibles début août seraient lancées. La destruction des deux villes d’Hiroshima et Nagasaki a été le résultat d’une seule discussion. »

[Stimson (secrétaire d’État à la guerre 1940-45). The décision to use the bomb. in Harper’s Magazine, février 1947.]

[In Ferno, 1986, La documentation française, coll. Les médias et l’événement]

 
 
Haut de Page
 
 


Image18.jpg

 
Hiroshima…
 
 
 

La deuxième bombe atomique, réalisée avec de l’uranium et baptisée Little Boy, est prêt le 31 juillet. Le 6 août 1945, le B-29 du commandant Paul W. Tibbets la largue sur la ville portuaire d’Hiroshima, dans le sud de l’archipel nippon, tuant directement 140 000 personnes et indirectement 60 000 autres. Fat Man, la troisième bombe atomique, au plutonium, est larguée le 8 août sur Nagasaki ; elle tue 70 000 personnes. Le 14 août, le Japon capitule. En 1947, les Soviétiques mettent fin au monopole américain en faisant exploser leur première bombe atomique. Un nouvel équilibre stratégique, fondé sur la terreur, se met en place.

 

Fonctionnement de la bombe atomique

Le fonctionnement de la bombe atomique a été élaboré lors du projet " Manhattan ". L’explosion est due à une fission nucléaire. La fission nucléaire est produite quand un neutron entre en collision avec le noyau d’un atome d’Uranium 235 ou de Plutonium 239 dans le cas des bombes de 1945. La collision libère à son tour deux neutrons qui vont à leur tour frapper d’autres noyaux; c’est ainsi qu’une réaction en chaîne se produit en libérant cent millions de fois plus d’énergie qu’une molécule de carburant en moins d’un centième de seconde.

Pour causer le plus de dommages possible, la bombe n’explose pas au contact du sol, mais environ à 500 mètres d’altitude pour que le diamètre de l’explosion soit plus large, pas seulement en hauteur. La bombe " Littleboy " était constituée d’un noyau d’Uranium 235 et équivalait à la puissance de 12 500 à 13 000 tonnes de TNT, explosif très puissant utilisé dans la fabrication de dynamite.

 

Effets sur l’humanité et sur l’environnement

La bombe atomique dégage trois effets dévastateurs.

A / Au premier millionième de seconde, l’énergie thermique est libérée dans l’air et la transforme en une boule de feu d’environ un kilomètre de diamètre et de plusieurs millions de degrés. Au sol, la température atteint plusieurs milliers de degrés au point d’impact. Dans un rayon de 1 km, tout est instantanément calciné et réduit en cendres. Jusqu’à 4 km à la ronde, les bâtiments et les humains prennent en feu spontanément; les personnes situées dans un rayon de 8 km souffrent de brûlures au troisième degré.

B / Après la chaleur, c’est au tour de l’onde de choc de montrer son effet dévastateur. Il est créé par la phénoménale pression due à l’expansion des gaz chauds, elle progresse à une vitesse de près de 1000 kilomètres à l’heure, cela ressemble à un mur d’air solide. L’onde de choc réduit tout en poussières dans un rayon de 2 kilomètres. Sur les 90 000 bâtiments de la ville, 62 000 sont entièrement détruits.

C / Le troisième effet, encore très méconnu en 1945, est celui de l’explosion nucléaire; c’est l’effet le plus spécifique à la bombe, mais c’est aussi le plus meurtrier. Il entraîne toutes sortes de maladies mortelles. C’est d’autant plus terrifiant que ces effets n’apparaissent que des jours, des mois, des années après l’explosion.

 Hiroshima a été complètement détruit.  

« Les morts sont trop nombreux pour les compter, et l’emploi de la nouvelle bombe atomique est une violation du droit international, a déclaré RadioTokio.

Au cours d’une autre émission, les Japonais reconnaissent que pratiquement tous les êtres vivants - humains et animaux - ont été littéralement « brûlés vifs » par la nouvelle bombe.

Radio-Tokio affirme qu’Hiroshima était une ville ouverte, bien qu’elle fût connue comme dépôt militaire.

Le speaker a ajouté : « La puissance de destruction de cette nouvelle bombe s’étend sur une large zone dans laquelle les gens, dans les rues ou à la campagne, sont brûlés vifs par la chaleur qui se dégage de l’explosion, tandis que ceux qui se trouvent chez eux sont écrasés par l’effondrement des immeubles. (A. P.). »

in Le Monde, 10 août 1945.

 
 
 
Haut de Page
 
 
 

Les effets : rapport officiel de l’Agence Domeï.

 
 
 
 Image32.jpg
 

Chiffres tirés de Histoire Terminale, Nathan, coll. J. Marseille, 1998

  « Tokio, 22 août. (De l’agence Domeï). - M. Suzeto Torri, conseiller technique du G.Q.G. nippon de la défense aérienne, qui s’était rendu à Hiroshima tout de suite après l’attaque au moyen de la bombe atomique, a donné, hier, à son retour, les précisions suivantes :

L’explosion et la pression sont extrêmement puissantes. Après l’explosion, un mouvement ondulatoire se propage dans l’air. En ce qui concerne les brûlures provoquées par la bombe, il semble que le côté tourné vers la bombe, soit plus atteint que le côté opposé. On a constaté également que tout ce qui est noir attire davantage la chaleur que le blanc. Après la destruction des maisons, environ, dix minutes s’écoulent avant que celles-ci ne prennent feu. Cinq à dix minutes après l’explosion une sorte de pluie noire s’abattit sur la ville. Plus de 360’000 personnes ont été tuées, blessées ou sinistrées à Hiroshima, le 6 août, date du lancement de la première bombe atomique - et 120’000 autres ont été victimes de la seconde, à Nagasaki, lancée le 9 août. Depuis lors, de nombreux Japonais ont péri à la suite des brûlures dont ils furent atteints.

Des blessés qui meurent d’une façon mystérieuse Le raid sur Hiroshima eut lieu un matin, pendant les heures de travail, et la bombe est tombée sur le centre de la ville. Les dégâts et les pertes furent donc considérables. On compte déjà plus de 60’000 morts. Ce nombre ira s’accroissant, car plusieurs blessés ne survivront pas à leurs brûlures. Ceux-là, mêmes qui semblaient en assez bonne santé pour pouvoir en réchapper avec des soins, se sont affaiblis de façon mystérieuse dans les jours qui ont suivi et souvent ils sont morts sans qu’on ait pu enrayer les effets inconnus de la bombe atomique.

On estime à 100’000 le nombre des blessés.

A Nagasaki

Les dernières enquêtes révèlent que la bombe a touché l’usine Urugami, au nord de la gare de Nagasaki. Bien que certaines parties de cette ville n’aient pas. été directement atteintes par la bombe, tous les carreaux ont sauté et presque tous les toits ont été soufflés par la violence de l’explosion. Plus de 10.000 personnes ont été tuées, plus de 20.000 blessées et plus de 70.000 sinistrées. - (A.F.P.) ».

in Le Figaro, 24 août 1945

  Haut de Page
 
 
 
Le président Truman annonce Hiroshima à la Radio
 
 
 

- le 7 août 1945,à la radio américaine

 "(...) La bombe atomique permet d’intensifier d’une manière nouvelle et révolutionnaire la destruction du Japon. Sa force relève de la force élémentaire de l’univers, de celle qui alimente le soleil dans sa puissance. Cette force vient d’être lancée contre ceux qui ont déchaîné la guerre en Extrême-Orient.

Nous avons maintenant deux grandes usines et plusieurs établissements se consacrant à la production de la puissance atomique. Le nombre des employés, au plus fort de la construction, a atteint 125 000 et plus de 65 000 personnes sont encore engagées maintenant dans ces usines. Nous avons dépensé deux milliards de dollars et couru le plus grand risque scientifique de l’histoire. Nous avons gagné.

Le fait que nous soyons en mesure de libérer l’énergie atomique inaugure une ère nouvelle dans la compréhension de la nature.

Je vais proposer au Congrès de prendre immédiatement en considération la création d’une commission de contrôle pour la production et l’usage de l’énergie atomique aux Etats-Unis. D’autre part, je vais recommander au Congrès d’examiner dans quelles conditions l’énergie atomique pourrait devenir un instrument puissant du maintien de la paix mondiale.

Normalement, tout ce qui concerne la production de l’énergie atomique sera rendu public. Mais, dans les circonstances actuelles, on n’a pas l’intention de divulguer les procédés de la production, ni son application militaire, pour nous protéger nous-mêmes , et le reste du monde, contre le danger d’une destruction soudaine.

C’était pour épargner au peuple japonais une destruction complète que l’ultimatum du 28 juillet a été publié à Potsdam. Les chefs japonais ont rejeté rapidement cet ultimatum. S’ils n’acceptent pas maintenant nos conditions, ils peuvent s’attendre à une pluie de destructions venant des airs comme on n’en a jamais vu sur cette terre. Après cette attaque aérienne, les forces navales et terrestres suivront en nombre et en puissance, telles qu’ils n’en ont jamais vu auparavant et avec cette adresse au combat qu’ils connaissent bien. »

 le 9 août 1945, à la radio américaine 

« Nous avons mis au point la bombe et nous nous en sommes servis. Nous nous en sommes servis contre ceux qui nous ont attaqués sans avertissement à Pearl Harbor, contre ceux qui ont affamé, battu et exécuté des prisonniers de guerre américains, contre ceux qui ont re-noncé à obéir aux lois de la guerre. Nous avons utilisé [l’arme atomique] pour raccourcir l’agonie de la guerre, pour sauver des milliers et des milliers de vies de jeunes Américains. »

 [in L’Histoire n° 188, mai 1995, p. 48]
 
 
Image30.jpg

















 
Haut de Page
 
 
 


La réaction d’Albert Camus : 1913-1960, Editorial de Combat *, 8 août 1945.

 
     
 

Image33.jpg"Le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose. C’est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d’information viennent de déclencher au sujet de la bombe atomique. On nous apprend, en effet, au milieu d’une foule de commentaires enthousiastes que n’importe quelle ville d’importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d’un ballon de football. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l’avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.

 

      En attendant, il est permis de penser qu’il y a quelque indécence à célébrer ainsi une découverte, qui se met d’abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l’homme ait fait preuve depuis des siècles. Que dans un monde livré à tous les déchirements de la violence, incapable d’aucun contrôle, indifférent à la justice et au simple bonheur des hommes, la science se consacre au meurtre organisé, personne sans doute, à moins d’idéalisme impénitent, ne songera à s’en étonner.

 

      Les découvertes doivent être enregistrées, commentées selon ce qu’elles sont, annoncées au monde pour que l’homme ait une juste idée de son destin. Mais entourer ces terribles révélations d’une littérature pittoresque ou humoristique, c’est ce qui n’est pas supportable.

 

      Déjà, on ne respirait pas facilement dans un monde torturé. Voici qu’une angoisse nouvelle nous est proposée, qui a toutes les chances d’être définitive. On offre sans doute à l’humanité sa dernière chance. Et ce peut-être après tout le prétexte d’une édition spéciale. Mais ce devrait être plus sûrement le sujet de quelques réflexions et de beaucoup de silence.

 

      Au reste, il est d’autres raisons d’accueillir avec réserve le roman d’anticipation que les journaux nous proposent. Quand on voit le rédacteur diplomatique de l’Agence Reuter annoncer que cette invention rend caducs les traités ou périmées les décisions mêmes de Potsdam, remarquer qu’il est indifférent que les Russes soient à Koenigsberg ou la Turquie aux Dardanelles, on ne peut se défendre de supposer à ce beau concert des intentions assez étrangères au désintéressement scientifique.

 

      Qu’on nous entende bien. Si les Japonais capitulent après la destruction d’Hiroshima et par l’effet de l’intimidation, nous nous en réjouirons. Mais nous nous refusons à tirer d’une aussi grave nouvelle autre chose que la décision de plaider plus énergiquement encore en faveur d’une véritable société internationale, où les grandes puissances n’auront pas de droits supérieurs aux petites et aux moyennes nations, où la guerre, fléau devenu définitif par le seul effet de l’intelligence humaine, ne dépendra plus des appétits ou des doctrines de tel ou tel État.

 

      Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison.

 
 
 

* Combat : Journal clandestin lié à la Résistance pendant l’occupation allemande, devenu quotidien à la libération. Camus est éditorialiste.

 
 
 
Haut de Page
 
 
 
1955 : Le « manifeste Russell – Einstein » 
 
 
 

Rendu public à Londres le 9 juillet 1955, lors d’une conférence de presse dirigée par Joseph Rotblat physicien britannique d’origine Polonaise et prix Nobel de la paix en 1995. ( Il fut le seul scientifique à quitter le projet Manhattan pour raisons éthique)

 

L’appel que nous lançons est celui d’êtres humains à d’autres êtres humains : rappelez-vous que vous êtes de la race des hommes et oubliez le reste. Si vous y parvenez, un nouveau paradis est ouvert; sinon, vous risquez l’anéantissement universel.

 « Dans la situation dramatique où se trouve l’humanité, nous estimons que les hommes de science devraient se réunir en conférence pour prendre la mesure des périls créés par le développement d’armes de destruction massive et examiner un projet de résolution dont l’esprit serait celui du projet ci-dessous. 

Ce n’est pas au nom d’une nation, d’un continent ou d’une foi en particulier que nous prenons aujourd’hui la parole, mais en tant qu’êtres humains, en tant que représentants de l’espèce humaine dont la survie est menacée. Les conflits abondent partout dans le monde…

 Chacun d’entre nous, ou presque, pour peu qu’il soit politiquement conscient, a des opinions bien arrêtées sur l’une ou plusieurs des questions qui agitent le monde; nous vous demandons toutefois de faire si possible abstraction de vos sentiments et de vous considérer exclusivement comme les membres d’une espèce biologique qui a derrière elle une histoire exceptionnelle et dont aucun d’entre nous ne peut souhaiter la disparition. 

Nous nous efforcerons de ne rien dire qui puisse constituer un appel à un groupe plutôt qu’à l’autre. Tous les hommes sont également en danger, et peut-être, s’ils en prennent conscience, parviendront-ils à s’y soustraire collectivement.

 Il nous faut apprendre à penser d’une façon nouvelle. Il nous faut apprendre à nous demander non pas de quelle façon assurer la victoire militaire du groupe auquel vont nos préférences, car cela n’est plus possible, mais comment empêcher un affrontement militaire dont l’issue ne peut qu’être désastreuse pour tous les protagonistes. 

Le grand public, et beaucoup parmi ceux qui exercent le pouvoir, n’ont pas pleinement saisi ce qu’impliquerait une guerre nucléaire. Le grand public raisonne encore en termes de villes anéanties. Il sait que les nouvelles bombes sont plus puissantes que les anciennes, et que si une bombe A a suffi à rayer Hiroshima de la carte, une seule bombe H pourrait en effacer les principales métropoles : Londres, New York ou Moscou.

 Il est certain que dans une guerre au cours de laquelle la bombe H serait utilisée, les grandes villes disparaîtraient de la surface de la terre. Mais ce n’est là qu’un des moindres désastres que subirait l’humanité. Même si la population entière de Londres, New York et Moscou était exterminée, l’univers pourrait, en quelques siècles, reprendre le dessus. Mais nous savons désormais, en particulier depuis l’essai de Bikini, que l’effet destructeur des bombes nucléaires peut s’étendre à une zone beaucoup plus vaste qu’on ne l’avait cru au départ. 

On sait de source autorisée qu’il est désormais possible de fabriquer une bombe 2500 fois plus puissante que celle qui détruisit Hiroshima. Une telle bombe, explosant près du sol ou sous l’eau, projette des particules radioactives jusque dans les couches supérieures de l’atmosphère. Ces particules retombent lentement sur la surface de la Terre sous forme de poussière ou de pluie mortelles. C’est cette poussière qui a contaminé les pêcheurs japonais et leurs prises.

 Nul ne sait jusqu’où s’étendrait ce nuage mortel de particules radioactives, mais les personnalités les plus autorisées sont unanimes à dire qu’une guerre au cours de laquelle seraient utilisées des bombes H pourrait fort bien marquer la fin de la race humaine. Ce que l’on redoute, c’est, si plusieurs bombes H sont utilisées, que tous les hommes trouvent la mort, mort soudaine pour une minorité seulement, mais la lente torture de la maladie et de la désintégration pour la majorité. 

Les avertissements n’ont pas manqué de la part des plus grands savants et spécialistes de la stratégie militaire. Aucun d’entre eux ne va jusqu’à affirmer que le pire est certain. Ce qu’ils affirment, c’est que le pire est possible et que nul ne peut dire qu’il ne se produira pas. Nous n’avons jamais constaté que l’opinion des experts sur ce point dépende en aucune façon de leurs opinions politiques ou de leurs préjugés. Elle ne dépend, pour autant que nos recherches nous permettent de l’affirmer, que de ce que chaque expert sait. Ce que nous avons constaté, c’est que ceux qui en savent le plus sont les plus pessimistes.

 Tel est donc, dans sa terrifiante simplicité, l’implacable dilemme que nous vous soumettons : allons-nous mettre fin à la race humaine, ou l’humanité renoncera-t-elle à la guerre? Si les hommes se refusent à envisager cette alternative, c’est qu’il est fort difficile d’abolir la guerre. 

L’abolition de la guerre exigera des limitations déplaisantes de la souveraineté nationale. Mais ce qui plus que tout empêche peut-être une véritable prise de conscience de la situation, c’est que le terme "humanité" est ressenti comme quelque chose de vague et d’abstrait. Les gens ont du mal à s’imaginer que c’est eux-mêmes, leurs enfants et petits-enfants qui sont en danger, et non pas seulement une humanité confusément perçue. Ils ont du mal à appréhender qu’eux-mêmes et ceux qu’ils aiment sont en danger immédiat de mourir au terme d’une longue agonie. Et c’est pourquoi ils espèrent que la guerre pourra éventuellement continuer d’exister, pourvu que l’on interdise les armements modernes.

 C’est là un espoir illusoire. Quels que soient les accords sur la non-utilisation de la bombe H qui auraient été conclu en temps de paix, ils ne seraient plus considérés comme contraignants en temps de guerre, et les deux protagonistes s’empresseraient de fabriquer des bombes H dès le début des hostilités; en effet, si l’un d’eux était seul à fabriquer des bombes et que l’autre s’en abstenait, la victoire irait nécessairement au premier. 

Un accord par lequel les parties renonceraient aux armes nucléaires dans le cadre d’une réduction générale des armements ne résoudrait pas le problème, mais il n’en serait pas moins d’une grande utilité. En premier lieu, en effet, tout accord entre l’Est et l’Ouest est bénéfique dans la mesure où il concourt à la détente. En deuxième lieu, la suppression des armes thermonucléaires, dans la mesure où chacun des protagonistes serait convaincu de la bonne foi de l’autre, diminuerait la crainte d’une attaque soudaine dans le style de celle de Pearl Harbour, crainte qui maintient actuellement les deux protagonistes dans un état de constante appréhension nerveuse. Un tel accord doit donc être considéré comme souhaitable, bien qu’il ne représente qu’un premier pas.

 Nous ne sommes pas pour la plupart neutres dans nos convictions, mais en tant qu’êtres humains, nous devons nous rappeler que, pour être réglées à la satisfaction de qui que ce soit, communistes ou anti-communistes, Asiatiques, Européens ou Américains, Blancs ou Noirs, les difficultés entre l’Est et l’Ouest ne doivent pas l’être par la guerre. Nous devons souhaiter que cela soit compris, tant à l’Est qu’à l’Ouest. 

Il dépend de nous de progresser sans cesse sur la voie du bonheur, du savoir et de la sagesse. Allons-nous, au contraire, choisir la mort parce que nous sommes incapables d’oublier nos querelles? L’appel que nous lançons est celui d’êtres humains à d’autres êtres humains : rappelez-vous que vous êtes de la race des hommes et oubliez le reste. Si vous y parvenez, un nouveau paradis est ouvert; sinon, vous risquez l’anéantissement universel.

 Résolution 

 

Publié dans 26 - LA MORALE

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article