Aristote [33] Quelle différence entre l’expérience et le savoir-faire technique ? Savoir-faire et savoir par la cause. [Métaphysique, A]

Publié le par Maltern

Aristote [33] Quelle différence entre l’expérience et le savoir-faire technique ? Savoir-faire et savoir par la cause. [Métaphysique, A] 

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« Par nature, les animaux sont doués de sensation, mais, chez les uns, la sensation n’engendre pas la mémoire, tandis qu’elle l’engendre chez les autres. Et c’est pourquoi ces derniers sont à la fois plus intelligents et plus aptes à apprendre que ceux qui sont incapables de se souvenir ; sont seulement intelligents[1] , sans posséder la faculté d’apprendre, les êtres incapables d’entendre les sons, tels que l’abeille et tout autre genre d’ani­maux pouvant se trouver dans le même cas ; au con­traire, la faculté d’apprendre appartient à l’être qui, en plus de la mémoire, est pourvu du sens de l’ouïe.

 

 

Quoi qu’il en soit, les animaux autres que l’homme vivent réduits aux images et aux souvenirs[2] ; ils ne participent que faiblement à la connaissance empirique, tandis que le genre humain s’élève jusqu’à l’art et aux raisonnements[3]. C’est de la mémoire que provient l’expérience pour les hommes en effet, une multiplicité de souvenirs de la même chose en arrive à constituer finalement une seule expérience ; et l’expérience paraît bien être à peu près de même nature que la science et l’art, avec cette différence toutefois que la science et l’art adviennent aux hommes par l’intermédiaire de l’expérience, car l’expérience a créé l’art comme le dit Polos[4] avec raison, et le manque d’expérience la chance. L’art naît lorsque d’une multitude de notions expérimentales, se dégage un seul jugement universel [5], applicable à tous les cas semblables. En effet former le jugement que tel remède a soulagé Callias, atteint de telle maladie, puis Socrate, puis plusieurs autres pris individuellement, c’est le fait de l’expérience ; mais juger que tel remède a soulagé tous les individus de telle constitution, rentrant dans les limites d’une classe déterminée, atteints de telle maladie, comme, par exemple, les flegmatiques, les bilieux ou les fiévreux, cela relève de l’art.

 

Ceci dit, au regard de la pratique, l’expérience ne semble en rien différer de l’art ; et même nous voyons les hommes d’expérience obtenir plus de succès que ceux qui possèdent une notion [6] sans l’expérience. La cause en est que l’expérience est une connaissance de l’individuel, et l’art de l’universel. Or, toute pratique et toute production portent sur l’individuel. […] Si donc on possède la notion sans l’expérience, et que, connais­sant l’universel, on ignore l’individuel qui y est contenue, on commettra souvent des erreurs de traitement, car ce qu’il faut guérir c’est l’individu. -

 

Il n’en est pas moins vrai que nous pensons d’ordi­naire que le savoir et la faculté de comprendre appartiennent plutôt à l’art qu’à l’expérience, et que nous jugeons les hommes d’art supérieurs : aux hommes d’expérience, dans la pensée que la sagesse chez tous les hommes, accompagne plutôt le savoir : et cela, parce que les uns connaissent la cause et les autres pas. En effet, les hommes d’expérience savent bien qu’une chose est, mais ils ignorent le pourquoi, tandis que les hommes d’art connaissent le pourquoi et la cause[7]. »

 

[Aristote, La métaphysique, [Métaphysique A 2-3 trad Tricot pp.1-21]

 

 

 

 

 


 

[1] <phronêsis> l’intelligence pratique.

 

[2] <phantasia> et <mnèmè>

 

[3] <empeiria> expérience d’où « empirisme » ;  <technè> l’art au sens de technique, <logismos> la capacité de raisonner.

 

[4] Sophiste, élève de Gorgias.

 

[5] <upolèpsis> qui est une croyance ou opinion présentant un caractère universel, alors que la science, <épistémê> est une croyance rendue inébranlable par la démonstration. Genre : croyance ; espèces : opinion, science.

 

[6] <logon> ici une notion générale.

 

[7] Le «<oti> que ça est, et le <dioti> pourquoi ça est.

 
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