Rembrandt 1606 et Paul Ricoeur : dialogue sur la destinée d' Aristote

Publié le par Maltern

 

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REMBRANDT Harmenszoon van Rijn (1606 – 1669, allemand)
Aristote contemplant le buste d’Homère, 1653.
 
 Le philosophe contemple le poète qui a vécu cinq cents ans avant. Alexandre le grand dont il fut précepteur sur le médaillon de sa chaîne d’or. Homère est aveugle et pourtant, les regards semblent se chercher ; celui d’Aristote, - inquiet ? désabusé ? - porte à la fois sur lui et sur le lointain. Expression de la crainte de voir les valeurs « du monde » matérialistes l’emporter sur celles de l’esprit ? Aristote a été témoin de l'échec de Platon son maître qui rêvant d’une cité idéale tente de le réaliser chez Dion de Syracuse et échoue. Préfiguration  des échecs des réformateurs idéalistes en politique ?
 

Parcours de la lumière : d'Homère, conduite par sa main et son bras  l’enveloppe d'un manteau d'or. Or… soleil couchant de la gloire d’Athènes levée avec Homère ?

 

 

 

Quand le philosophe Paul Ricœur meurt en mai 2005, l’équipe de la revue Esprit à laquelle il collabore rappelle le regard qu’il portait sur ce chef d’œuvre représentant pour lui le symbole de l’entreprise philosophique.

«  Que voyons-nous sur ce tableau ?

Tout d’abord Aristote est revêtu d’habits de l’époque du peintre et non pas de la sienne, ce qui souligne que le philosophe continue à penser pour des époques qui ne sont plus la sienne. La philosophie est toujours contemporaine mais au sens où elle est toujours “ inactuelle ” et non pas en accord avec l’actualité. Mais, et telle est la deuxième observation, la philosophie ne contemple pas simplement le buste d’Homère qui lui est statufié. Contrairement à ce que nous dit le titre du tableau, Aristote ne se contente pas de contempler, il touche physiquement, tactilement la poésie. Être au contact de la poésie, du langage rythmé du poème lui permet d’orienter son regard vers autre chose dans le lointain du temps et de l’espace. D’où une troisième observation qui exige que notre propre regard bouge également afin de voir qu’il y a un troisième personnage dans ce tableau, celui qui est figuré dans le médaillon suspendu à la taille d’Aristote. A côté du philosophe, d’Aristote, et du poète, Homère, un troisième personnage est mis en scène, celui d’Alexandre, l’homme politique dont Aristote était le précepteur. Si Aristote regarde ailleurs, il ne peut se soustraire à l’homme politique.

Poésie, Philosophie et politique vont de pair, L’Ethique est pour Aristote une préface à La Politique qui s’interroge sur les conditions du vivre-ensemble. Si l’idée de Bien commun, celle des Anciens, n’est guère moderne, la croyance en une Cité où les désaccords peuvent s’exercer dans un consensus conflictuel, dans « l’unité dans la discorde » chère à Patocka persiste. Mais cette relation triangulaire entre la poésie, la philosophie, et la politique privilégie le langage. Sans le langage et l’art de la parole, la communauté ne pourrait perdurer. C’est pourquoi la philosophie est réflexive, seconde et exige tant de détours, elle n’est pas première comme la poésie et le langage. Le poète parle et préserve le langage, le philosophe parle aussi avec des concepts et le politique doit rendre possible un espace de parole sans lequel poésie et philosophie disparaissent et périssent.

Le poète et le philosophe apparaissent au premier abord comme les deux seuls personnages du tableau de Rembrandt. Erreur de vision, Aristote est en effet chargé de cette médaille qui désigne la politique. Apparemment cachée, absente, celle-ci aimante le regard du philosophe qui doit respecter pour sa part le langage du poète. Association de la Poésie, de la philosophie et de la politique, ce tableau renvoie à chacune de ces “ sphères ” sa responsabilité propre, sa tâche singulière, mais la polarisation politique n’est pas ici un surplus, elle est une condition de la parole et de la pensée. Ce tableau résume à sa manière l’orchestration de la pensée de Paul Ricœur en figurant les liens de la <poiêsis>, du logos et de la <praxis>. Mais, et c’est pourquoi l’oeuvre de Paul Ricœur est si contemporaine au sens d’inactuelle, nous vivons aussi à l’heure de ce tableau. Non sans angoisse tant il rend visibles les contradictions de notre destin. »

 

 

 

 

 

 

 

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