Nicolas MACHIAVEL [02] 1469-1527 : « Machiavélisme ». L’utilité d’être faux. Quelle est la vertu du prince ? Savoir être renard et lion, bien user de la ruse comme de la force. Les apparence

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Nicolas MACHIAVEL [02] 1469-1527 : « Machiavélisme ». L’utilité d’être faux. Quelle est la vertu du prince ? Savoir être renard et lion, bien user de la ruse comme de la force. Les apparences de la vertu suffisent à l’homme de pouvoir

 

« Combien il serait louable chez un prince de tenir sa parole et de vivre avec droiture et non avec ruse, chacun le comprend : toutefois, on voit par expérience, de nos jours, que tels princes ont fait de grandes choses qui de leur parole ont tenu peu de compte, et qui ont su par ruse manoeuvrer la cervelle des gens; et à la fin ils ont dominé ceux qui se sont fondés sur la loyauté.

 

 

 

Vous devez donc savoir qu’il y a deux manières de combattre : l’une avec les lois, l’autre avec la force; la première est propre à l’homme, la seconde est celle des bêtes; mais comme la première, très souvent, ne suffit pas, il convient de recourir à la seconde. Aussi est-il nécessaire à un prince de savoir bien user de la bête et de l’homme. Ce point a été enseigné aux princes en termes voilés par les écrivains anciens, qui écrivent qu’Achille et beaucoup d’autres de ces princes de l’Antiquité furent donnés à élever au centaure Chiron pour qu’il les gardât sous sa discipline. Ce qui ne veut dire autre chose - d’avoir pour précepteur un demi-bête et demi-homme - sinon qu’il faut qu’un prince sache user de l’une et l’autre nature : et l’une sans l’autre n’est pas durable.

 

Puis donc qu’un prince est obligé de savoir bien user de la bête, il doit parmi elles prendre le renard et le lion, car le lion ne se défend pas des rets, le renard ne se défend pas des loups. Il faut donc être renard pour connaître les rets et lion pour effrayer les loups. Ceux qui s’en tiennent simplement au lion n’y entendent rien. Un souverain prudent, par conséquent, ne peut ni ne doit observer sa foi quand une telle observance tournerait contre lui et que sont éteintes les raisons qui le firent promettre. Et si les hommes étaient tous bons, ce précepte ne serait pas bon; mais comme ils sont méchants et ne te l’observeraient pas à toi, toi non plus tu n’as pas à l’observer avec eux. Et jamais un prince n’a manqué de motifs légitimes pour colorer son manque de foi.[…]

 

A un prince, donc, il n’est pas nécessaire d’avoir en fait toutes les susdites qualités, mais il est bien nécessaire de paraître les avoir. Et même, j’oserai dire ceci : que si on les a et qu’on les observe toujours, elles sont dommageables; et que si l’on paraît les avoir, elles sont utiles; comme de paraître pitoyable, fidèle, humain, droit, religieux, et de l’être; mais d’avoir l’esprit édifié de telle façon que, s’il faut ne point l’être, tu puisses et saches devenir le contraire. Et il faut comprendre ceci : c’est qu’un prince, et surtout un prince nouveau, ne peut observer toutes ces choses pour lesquelles les hommes sont tenus pour bons, étant souvent contraint, pour maintenir l’État, d’agir contre la foi, contre la charité, contre l’humanité, contre la religion. Aussi faut-il qu’il ait un esprit disposé à tourner selon que les vents de la fortune et les variations des choses le lui commandent, et comme j’ai dit plus haut, ne pas s’écarter du bien, s’il le peut, mais savoir entrer dans le mal, s’il le faut.

 

Il faut donc qu’un prince ait grand soin qu’il ne lui sorte jamais de la bouche chose qui ne soit pleine des cinq qualités susdites, et qu’il paraisse, à le voir et l’entendre, toute miséricorde, toute bonne foi, toute droiture, toute humanité, toute religion. Et il n’y a chose plus nécessaire à paraître avoir que cette dernière qualité. Les hommes en général jugent plus par les yeux que par les mains; car il échoit à chacun de voir, à peu de gens de percevoir. Chacun voit ce que tu parais, peu perçoivent ce que tu es; et ce petit nombre ne se hasarde pas à s’opposer à l’opinion d’une foule qui a la majesté de l’État qui la défend; et dans les actions de tous les hommes, et surtout des princes où il n’y a pas de tribunal à qui recourir, on considère la fin. Qu’un prince, donc, fasse en sorte de vaincre et de maintenir l’État : les moyens seront toujours jugés honorables et loués d’un chacun; car le vulgaire se trouve toujours pris par les apparences et par l’issue de la chose; et dans le monde, il n’y a que le vulgaire; et le petit nombre ne compte pas quand la foule a où s’appuyer. »

 

[Machiavel, Le Prince, 1513, XVIII GF p 141-143]

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