φMachiavel [03] : Le Prince doit s’adapter au temps : se préparer à l’imprévu, opportunisme et prudence. L’image de la digue.

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φ Machiavel [03] : Le Prince doit s’adapter au temps : se préparer à l’imprévu, opportunisme et prudence. L’image de la digue.

 
 

 

« Je n’ignore pas que nombreux sont ceux qui ont été et sont d’avis que les choses du monde sont gouvernées par la fortune et par Dieu, de sorte que les hommes malgré leur sagesse ne peuvent les corriger et n’y ont même aucun remède; pour cette raison ils pourraient juger qu’il n’y a pas lieu de trop s’épuiser à faire ces choses, mais de se laisser gouverner par le hasard. Cette opinion a eu davantage de crédit à notre époque à cause des grands changements que l’on a vus et que l’on voit chaque jour, échappant à toute conjecture humaine. Pensant pour ma part parfois à cela, j’ai en quelques occasions penché vers leur opinion. Néanmoins, pour que notre libre arbitre ne soit pas étouffé, je juge qu’il peut être vrai que la fortune est l’arbitre de la moitié de nos actions, mais qu’également elle nous en laisse gouverner à nous l’autre moitié, ou à peu près. Je la compare à un de ces fleuves impétueux qui, quand ils se mettent en colère, inondent les plaines, abattent les arbres et les édifices, enlèvent de la terre ici, la déposent ailleurs : chacun fuit devant eux, tout le monde cède à leur élan, sans pouvoir nulle part y faire obstacle. Bien qu’ils soient ainsi faits, il n’en reste pas moins que les hommes, quand le temps est calme, pourraient y pour¬voir et par des levées et par des digues, de sorte que, s’ils venaient ensuite à gonfler, ou bien ils s’en iraient par un canal, ou bien leur élan ne serait pas aussi violent et aussi dommageable. Il advient de même de la fortune, qui manifeste sa puissance là où il n’y a pas de vaillance préparée pour lui résister, et qui donc tourne son élan là où elle sait que l’on n’a fait ni digues ni levées pour la contenir. Si vous considérez l’Italie, qui est le siège de ces changements et celle qui leur a donné mouvement, vous verrez qu’elle est une campagne sans digue et sans aucune levée. Car, si elle était protégée par une vaillance adéquate, comme l’Allemagne, l’Espagne et la France, ou cette crue n’aurait pas fait les grands changements qu’elle a faits, ou elle n’y serait pas venue. Je veux qu’il suffise d’avoir dit cela pour ce qui est de s’opposer à la fortune en général.

 

Mais, me concentrant davantage sur les cas particuliers, 1e dis que l’on voit aujourd’hui tel prince prospérer et demain s’effondrer, sans l’avoir vu changer en rien de nature et de caractère. Ce qui provient, je crois, des raisons que l’on a précédemment longuement exposées, savoir que le prince qui s’appuie tout entier sur la fortune s’écroule aussitôt qu’elle change. Je crois également qu’est heureux celui qui adapte sa façon de procéder aux caractéristiques de son temps; et que, de même, est malheureux celui dont les procédés ne sont pas en accord avec son temps. »

 

[Machiavel, Le Prince, chap. 25, trad. C. Bec, coll. Bouquins », Laffont, 1990, pp. 173 174.]

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