LA METTRIE Julien Offray de…1709-1751 [01] L’Homme-Machine : « l’âme n’est qu’un vain terme »

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LA METTRIE Julien Offray de…1709-1751 [01] L’Homme-Machine : « l’âme n’est qu’un vain terme »

 

[La Mettrie s’inspire de l’hypothèse cartésienne des animaux machine pour passer à celle d’un homme machine. L’esprit ne serait alors rien de plus que le produit de l’organisation complexe de cette machine.]

 

 

 

« Mais puisque toutes les facultés de l’âme dépendent tellement de la propre organisation du cerveau et de tout le corps qu’elles ne sont visi­blement que cette organisation même, voilà une machine bien éclairée car enfin, quand l’homme seul aurait reçu en partage la Loi naturelle, en serait-il moins une machine ? Des roues, quelques ressorts de plus que dans les animaux les plus parfaits, le cerveau proportionnellement plus proche du cœur, et recevant aussi plus de sang, la même raison donnée; que sais-je enfin ? des causes inconnues produiraient toujours cette conscience délicate, si facile à blesser, ces remords qui ne sont pas plus étrangers à la matière que la pensée, et en un mot toute la diffé­rence qu’on suppose ici. L’organisation suffirait-elle donc à tout ? oui, encore une fois; puisque la pensée se développe visiblement avec les organes, pourquoi la matière dont ils sont faits ne serait-elle pas aussi susceptible de remords, quand une fois elle a acquis avec le temps la faculté de sentir ?

 

L’âme n’est donc qu’un vain terme dont on n’a point d’idée, et dont un bon esprit ne doit se servir que pour nommer la partie qui pense en nous. Posé le moindre principe de mouvement, les corps animés auront tout ce qu’il leur faut pour se mouvoir, sentir, penser, se repentir, et se conduire, en un mot, dans le physique et dans le moral qui en dépend.

 

[…] En effet, si ce qui pense en mon cerveau n’est pas une partie de ce viscère, et conséquemment de tout le corps, pourquoi lorsque tran­quille dans mon lit je forme le plan d’un ouvrage, ou que je poursuis un raisonnement abstrait, pourquoi mon sang s’échauffe-t-il ? pour­quoi la fièvre de mon esprit passe-t-elle dans mes veines ? Demandez­le aux hommes d’imagination, aux grands poètes, à ceux qu’un sentiment bien rendu ravit, qu’un goût exquis, que les charmes de la Nature, de la vérité, ou de la vertu transportent ! Par leur enthou­siasme, par ce qu’ils vous diront avoir éprouvé, vous jugerez de la cause par les effets : par cette Harmonie que Borelli[i], qu’un seul anato­miste a mieux connue que tous les Leibniziens, vous connaîtrez l’unité matérielle de l’homme.

 

 [Julien Offray de La Mettrie, L’Homme-machine (1747), Éd. Bossard, 1921, pp. 112-113 et 120]

 

 

 


[i] Borelli (1608-1679) médecin italien il tente d’expliquer les mouvements du corps humain par les lois de la mécanique.

 

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