Rousseau [09] Distinguer l’amour de soi, naturel, de l’amour-propre, qui né de la comparaison aux autres, engendre haine et vengeance. (D. Inégalité)

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Rousseau [09] Distinguer l’amour de soi, naturel, de l’amour-propre, qui né de la comparaison aux autres, engendre haine et vengeance. (D. Inégalité)


L / ES

« Il ne faut pas confondre l’amour‑propre et l’amour de soi‑même, deux pas­sions très différentes par leur nature et par leurs effets. L’amour de soi­‑même est un sentiment naturel qui porte tout ani­mal à veiller à sa propre conservation et qui, diri­gé dans l’homme par la raison et modifié par la pitié, produit l’humanité et la vertu. L’amour­ propre n’est qu’un sentiment relatif, factice et né dans la société, qui porte chaque individu à faire plus de cas de soi que de tout autre, qui inspire aux hommes tous les maux qu’ils se font mutuel­lement et qui est la véritable source de l’honneur. Ceci bien entendu, je dis que dans notre état primitif dans le véritable état de nature, l’amour ­propre n’existe pas. Car, chaque homme en par­ticulier se regardant lui‑même comme le seul spectateur qui l’observe, comme le seul être dans l’univers qui prenne intérêt à lui, comme le seul juge de son propre mérite, il n’est pas possible qu’un sentiment qui prend sa source dans des comparaisons qu’il n’est pas à portée de faire, puisse ger­mer dans son âme; par la même raison cet homme ne saurait avoir ni haine ni désir de vengeance, passions qui ne peuvent naître que de l’opinion de quelque offense reçue, et comme c’est le mépris ou l’intention de nuire et non le mal qui constitue l’offense, des hommes qui ne savent ni s’apprécier ni se comparer peuvent se faire beau­coup de violences mutuelles quand il leur en revient quelque avantage, sans jamais s’offenser réciproquement. En un mot, chaque homme ne voyant guère ses semblables que comme il verrait des animaux d’une autre espèce, peut ravir la proie au plus faible ou céder la sienne au plus fort, sans envisager ces rapines que comme des événements naturels, sans le moindre mouvement d’insolen­ce ou de dépit, et sans autre passion que la dou­leur ou la joie d’un bon ou mauvais succès. »

 

[J.‑J. Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes]

 

 

 

 

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