Diderot [04] Le jeu de l’acteur n’est ni singerie imitative, ni jeu naturel.

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Diderot [04]  Le jeu de l’acteur n’est ni singerie imitative, ni jeu naturel.

 

[On peut "jouer faux", prisonnier de codes, de tics, ou de ficelles techniques. On peut ne plus jouer et vivre en direct, mais il s'agit d'une performance, d'un happening... Qu’est‑ce alors qu’un acteur qui joue « vrai » ou comme on dit avec "beaucoup de vérité" ? Diderot répond par un paradoxe: le bon acteur n’est ni celui qui joue éternellement son propre rôle en pui­sant dans sa sensibilité, ni celui dont le jeu trop visible rend la scène peu cré­dible; le véritable acteur fait taire sa sensibilité pour émouvoir le public, grâce à un jeu réfléchi, mais dont les artifices se font oublier sur scène. Un acteur joue avec sa tête avant de jouer avec son corps.]

 

« Réfléchissez un moment sur ce qu’on appelle au théâtre être vrai. Est-­ce montrer les choses comme elles sont en nature ? Aucunement. Le vrai en ce sens ne serait que le commun. Qu’est‑ce donc que le vrai de la scène ? C’est la conformité des actions, des discours, de la figure, de la voix, du mouvement, du geste, avec ;un modèle idéal imaginé par le poète, et souvent exagéré par le comédien. Voilà le merveilleux. Ce modèle n’influe pas seulement sur le ton ; il modifie jusqu’à la démarche, jusqu’au maintien. De là vient que le comédien dans la rue ou sur la scène sont deux personnages si différents qu’on a peine à les reconnaître. La première fois que je vis Mlle Clairon chez elle, je m’écriai tout natu­rellement : « Ah ! mademoiselle, je vous croyais de toute la tête plus grande. »

Une femme malheureuse et vraiment malheureuse pleure et ne vous touche point : il y a pis, c’est qu’un trait léger qui la défigure vous fait rire ; c’est qu’un accent qui lui est propre dissone à votre oreille et vous blesse ; c’est qu’un mouvement qui lui est habituel vous montre sa dou­leur ignoble et maussade ; c’est que les passions outrées sont presque toutes sujettes à des grimaces que l’artiste sans goût copie servilement, mais que le grand artiste évite. Nous voulons qu’au plus fort des tour­ments l’homme garde le caractère d’homme, la dignité de son espèce. Quel est l’effet de cet effort héroïque ? De distraire de la douleur et de la tempérer. Nous voulons que cette femme tombe avec décence, avec mollesse, et que ce héros meure comme le gladiateur ancien, au milieu de l’arène, aux applaudissements du cirque, avec grâce, avec noblesse, dans une attitude élégante et pittoresque.

Une femme malheureuse, et vraiment malheureuse, pleure et ne vous touche point: il y a pis, c’est qu’un trait léger qui la défigure vous fait rire; c’est qu’un accent qui lui est propre dissone à votre oreille et vous blesse; c’est qu’un mouvement qui lui est habituel vous montre sa douleur ignoble s et maussade; c’est que les passions outrées sont presque toutes sujettes à des grimaces que l’artiste sans goût copie servilement, mais que le grand artiste évite. Nous voulons qu’au plus fort des tourments l’homme garde le carac­tère d’homme, la dignité de son espèce. Quel est l’effet de cet effort héroïque? De distraire de la douleur et de la tempérer. Nous voulons que cette femme tombe avec décence, avec mollesse, et que ce héros meure comme le gla­diateur ancien, au milieu de l’arène, aux applaudissements du cirque, avec grâce, avec noblesse, dans une attitude élégante et pittoresque. Qui est‑ce qui remplira notre attente? Sera‑ce l’athlète que la douleur subjugue et que la sensibilité décompose? Ou l’athlète académisé qui se possède et pratique les leçons de la gymnastique en rendant le dernier soupir ? Le gladiateur ancien, comme un grand comédien, un grand comédien, ainsi que le gladiateur ancien, ne meurent pas comme on meurt sur un lit, mais sont tenus de nous jouer une autre mort pour nous plaire, et le spectateur délicat sentirait que la vérité nue, l’action dénuée de tout apprêt serait mesquine et contrasterait avec la poésie du reste.

Ce n’est pas que la pure nature n’ait ses moments sublimes; mais je pense que s’il est quelqu’un sûr de saisir et de conserver leur sublimité, c’est celui qui les aura pressentis d’imagination ou de génie, et qui les rendra de sang-froid.

Cependant je ne nierais pas qu’il n’y eût une sorte de mobilité d’entrailles acquise ou factice; mais si vous m’en demandez mon avis, je la crois presque aussi dangereuse que la sensibilité naturelle. Elle doit conduire peu à peu l’acteur à la manière et à la mono­tonie. C’est un élément contraire à la diversité des fonc­tions d’un grand comédien; il est souvent obligé de s’en dépouiller, et cette abnégation de soi n’est possible qu’à une tête de fer. »

 

[Denis Diderot, Paradoxe sur 1e comédien (1773) Oeuvres esthétiques, Classiques Garnier, 1968, p. 317‑318.]

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