Hegel [40] L’art n’imitant pas la nature, il l’idéalise et donne de la valeur au quotidien et à l’insignifiant

Publié le par Maltern

Hegel [40] L’art n’imitant pas la nature, il l’idéalise et donne de la valeur au quotidien et à l’insignifiant

 

 « On a fini par en avoir assez du règne du naturel, jadis si en vogue, dans l’art. Au théâtre, par exemple, tout le monde est cordialement las de la représentation naturelle de petites histoires de la vie domestique quotidienne.[...] Tous ces soucis et tous ces tourments, chacun peut les trouver chez lui, dans sa propre maison, sans avoir besoin d’aller au théâtre pour assister à leur reproduction plus ou moins fidèle.

 

Le contenu peut être tout à fait indifférent et ne présenter pour nous, dans la vie ordinaire, en dehors de sa représentation artistique, qu’un intérêt momentané. C’est ainsi, par exemple, que la peinture hollandaise a su recréer les apparences fugitives de la nature et en tirer mille et mille effets. Velours, éclats de métaux, lumière, chevaux, soldats, vieilles femmes, paysans répandant autour d’eux la fumée de leurs pipes, le vin brillant dans des verres transparents, gars en vestes sales jouant aux cartes, tous ces sujets et des centaines d’autres qui, dans la vie courante, nous intéressent à peine - car nous-mêmes, lorsque nous jouons aux cartes ou lorsque nous buvons et bavardons de choses et d’autres, y trouvons des intérêts tout à fait différents défilent devant nos yeux lorsque nous regardons ces tableaux. Mais ce qui nous attire dans ces contenus, quand ils sont représentés par l’art, c’est justement cette apparence et cette manifestation des objets, en tant qu’œuvres de l’esprit qui fait subir au monde matériel, extérieur et sensible, une transformation en profondeur. Au lieu d’une laine, d’une soie réelles, de cheveux, de verres, de viandes et de métaux réels, nous ne voyons en effet que des couleurs ; à la place de dimensions totales dont la nature a besoin pour se manifester nous ne voyons qu’une simple surface, et, cependant, l’impression que nous laissent ces objets peints est la même que celle que nous recevrions si nous nous trouvions en présence de leurs répliques réelles.

 

[...]Grâce à cette idéalité l’art imprime une valeur à des objets insignifiants en soi et que, malgré leur insignifiance, il fixe pour lui en en faisant son but et en attirant notre attention sur des choses qui, sans lui, nous échappaient complètement. L’art remplit le même rôle par rapport au temps et, ici encore, il agit en idéalisant. Il rend durable ce qui, à l’état naturel, n’est que fugitif et passager; qu’il s’agisse d’un sourire instantané, d’une rapide contraction sarcastique de la bouche, ou de manifestations à peine perceptibles de la vie spirituelle de l’homme, ainsi que d’accidents et d’événements qui vont et viennent sous la forme, qui sont là pendant un moment pour être oubliés aussitôt, tout cela l’art l’arrache à l’existence périssable et évanescente, se montre en cela encore supérieur à la nature.

 

[Hegel, Esthétique,trad. S. Jankélévitch, Flammarion, coll. “ Champs ”, 1979, pp. 219-221].

 

 

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