Hegel [34] Dialectique du maître et de l’esclave : le travail de l’esclave est l’instrument de sa libération.

Publié le par Maltern

Hegel [34] Dialectique du maître et de l’esclave : le travail de l’esclave est l’instrument de sa libération. Une traduction commentée d’Alexandre Kojève [1902-1968]

 

«Le Maître force l’Esclave à travailler. Et en travaillant, l’Esclave devient maître de Le Nature. Or, il n’est devenu l’Esclave du Maître que parce que - au prime abord - il était esclave de la Nature, en se solidarisant avec elle et en se subor­donnant à ses lois par l’acceptation de l’instinct de conservation[1]. En devenant par le travail maître de la Nature, l’Esclave se libère donc de sa propre nature, de son propre instinct qui le liait à la Nature et qui faisait de lui l’Esclave du Maître. En libérant l’Esclave de la Nature, le travail le libère donc aussi de lui-même, de sa nature d’Esclave : il se libère du Maître. Dans le Monde naturel donné, brut, l’Esclave est esclave du Maître. Dans le monde technique, transformé par son tra­vail, il règne - ou, du moins, régnera un jour - en Maître absolu. Et cette Maîtrise qui naît du travail, de la transformation progressive du Monde donné et de l’homme donné dans ce Monde, sera tout autre chose que la Maîtrise « immé­diate » du Maître. L’avenir et l’Histoire appartiennent donc non pas au Maître guerrier, qui ou bien meurt ou bien se maintient indéfiniment dans l’identité avec soi-même, mais à l’Esclave travailleur. Celui-ci, en transformant le Monde donné par son travail, transcende le donné et ce qui est déterminé en lui-même par ce donné ; il se dépasse donc, en dépassant aussi le Maître qui est lié au donné qu’il laisse - ne travaillant pas - intact. Si l’angoisse de la mort incarnée pour l’Esclave dans la personne du Maître guerrier est la condition sine qua non du progrès his­torique, c’est uniquement le travail de l’Esclave qui le réalise et le parfait.

 

[…] Il semblait que, dans et par le travail, l’Esclave est asservi à la Nature, à la chose, à la « matière première », tandis que le Maître, qui se contente de consommer la chose préparée par l’Esclave et d’en jouir, est parfaitement libre vis-à-vis d’elle. Mais en fait il n’en est rien. Certes, le Désir du Maître s’est réservé le pur acte-de­-nier l’objet en le consommant, et il s’est réservé - par cela même - le sentiment­ de-soi-et-de-sa-dignité non mélangé éprouvé dans la jouissance. Mais pour la même raison cette satisfaction n’est elle-même qu’un évanouissement ; car il lui manque l’aspect objectif-ou-chosiste, c’est-à-dire le maintien-stable. Le Maître, qui ne travaille pas, ne produit rien de stable en dehors de soi. Il détruit seule­ment les produits du travail de l’Esclave. Sa jouissance et sa satisfaction restent ainsi purement subjectives : elles n’intéressent que lui et ne peuvent donc être reconnues que par lui ; elles n’ont pas de «vérité», de réalité objective révélée à tous. Aussi, cette « consommation », cette jouissance oisive de Maître, qui résulte de la satisfaction « immédiate » du désir, peut tout au plus procurer quelque plai­sir à l’homme ; elle ne peut jamais lui donner la satisfaction complète et défini­tive. Le travail est par contre un Désir refoulé, un évanouissement arrêté ; ou en d’autres termes, il forme et éduque. Le travail trans-forme le Monde et civilise, éduque l’Homme. L’homme qui veut - ou doit - travailler, doit refouler son ins­tinct qui le pousse à « consommer » «immédiatement » l’objet « brut ».

 

Et l’esclave ne peut travailler pour le Maître, c’est-à-dire pour un autre que lui, qu’en refoulant ses propres désirs. Il se transcende donc en travaillant ; ou si l’on préfère, il s’éduque, il « cultive », il « sublime » ses instincts en les refoulant. D’autre part, il ne détruit pas la chose telle qu’elle est donnée. Il diffère la des­truction de la chose en la trans-formant d’abord par le travail ; il la prépare pour la consommation; c’est-à-dire il la « forme ». Dans le travail, il transforme les choses et se transforme en même temps lui-même : il forme les choses et le monde en se transformant, en s’éduquant soi-même ; et il s’éduque, il se forme, en trans­formant des choses et le Monde. »

 

 

 

[Hegel, La Phénoménologie de l’esprit, 1807, trad. commentée par A. Kojève dans Introduction à la lecture de Hegel, Gallimard, 1967, p. 28.]

 

 

 

 

 

 

[1] Cet instinct est naturel, d’où le premier esclavage est soumission à la nature.

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