COURNOT ANTOINE AUGUSTIN 1801-1877 [06a] L’exemple de la tuile : hasard ou déterminisme ? Causes efficientes et raisons profondes

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COURNOT ANTOINE AUGUSTIN 1801-1877 [06a]  L’exemple de la tuile : hasard ou déterminisme ? Causes efficientes et raisons profondes : l’explication en physique en biologie et en histoire. Le hasard nom donné à notre ignorance. Exemple de la tuile.

 

[Le positivisme scientiste distingue la cause des choses, - antécédent constant d’un phénomène,- de la raison des choses, - leur principe d’intelligibilité, - jusqu’à exclure de la science la théorie. Pour faire bref : la science n’aurait qu’à retenir le « comment » arrive un phénomène, et à exclure le « pourquoi. » Peu importe le sens, l’efficacité prime. Or ce recours au « pour quoi ? », - la cause finale, - est essentiel dans les sciences de la vie à titre heuristique, et en histoire pour comprendre le sens de l’histoire. Quand la raison d’un événement n’apparaît pas on a tendance à dire c’est arrivé « par hasard » sous entendu « sans cause.» Position insoutenable. Cournot dans ce texte montre que l’explication par les seules causes est inopérante concernant les phénomènes complexes, et que par ailleurs ce que le langage quotidien appelle hasard n’est pas déficit de cause mais croisement de chaînes causales indépendantes. Le sens de la complexité ne saurait donc se satisfaire d’une intelligence naïvement analytique.]

 

« Les philosophes ont abondamment disserté sur l’idée de cause et ne se sont, pour la plupart, que très incidemment occupés de l’idée de la raison des choses, quoique celle-ci ait bien plus de généralité et soit vraiment l’idée régulatrice au critère de laquelle doit être soumise l’idée même de cause, si l’on tient à en fixer la portée et à en apprécier la valeur. […] Passons à des faits de l’ordre physique d’où les deux idées se dégagent, mais en contraste bien marqué.

Nous jouons à croix ou pile, et à chaque coup interviennent certainement des causes physiques, des causes au vrai sens du mot, telles que la force avec laquelle la pièce a été projetée (force dont l’intensité et plus encore la direction varient très irrégulièrement d’un coup à l’autre), les remous et les frottements de l’air ambiant, pareillement variables, et enfin la pesanteur dont la direction aussi bien que l’intensité restent constantes. Ce sont ces forces qui, en se combinant diversement, causent l’apparition, tantôt d’une face, tantôt de l’autre, sans que nous soyons en mesure de soumettre le résultat à nos calculs, nous qui savons y soumettre les mouvements des corps célestes. Si d’ailleurs nous n’apercevons dans la pièce, vu le peu de relief des empreintes, aucune notable irrégularité de structure, nous jugeons qu’il n’y a pas de raison pour attendre une face plutôt que l’autre, ce qui nous porte à faire de la pièce un instrument de jeu ou de pari. Cependant ce jugement primesautier pourrait bien être erroné, ce dont nous serions avertis par l’apparition sensiblement plus fréquente de l’une des deux faces dans un grand nombre de coups. Nous chercherions alors et peut-être trouverions-nous la raison de cette apparition plus fréquente dans quelque irrégularité de structure de la pièce, dans quelque bavure de l’empreinte, dans le défaut d’homogénéité du métal. Mais ces raisons, toutes liées au principe de l’inertie de la matière, ne sont point des forces, ni des causes à proprement parler.

Dans l’ordre des phénomènes vitaux, nous sommes frappés de l’accord entre la structure organique et les fonctions de l’organe, entre la fin et les moyens. On peut admettre et même il est conforme aux règles de notre entendement d’admettre que cet accord est l’effet d’une cause ou d’une série de causes : soit que la Première Cause ait immédiatement adapté l’organe à la fonction que le plan d’organisation requérait ; soit que des causes secondes, s’enchaînant dans l’immensité des temps, aient graduellement modifié l’organisme et la fonction, de manière à établir l’harmonie finale là où elle était possible, en abandonnant à la destruction les types trop rebelles. Mais la science n’a aucun moyen d’atteindre, ni la cause première et la soudaineté de son action créatrice, ni les causes secondes et leur lente action formatrice. Le principe de causalité ne peut plus fournir le fil conducteur de l’investigation scientifique : le principe de la raison des choses s’offre pour y suppléer. Si l’animal a des dents propres à déchirer une proie, c’est qu’il vit de proie ; et conséquemment il faut que tous ses organes, viscéraux et extérieurs, soient appropriés à ce genre de vie, ou y aient été jadis appropriés, au cas qu’il s’agisse d’une espèce éteinte. L’anatomiste saura donc en quel sens il doit diriger ses recherches pour démontrer la présence dans l’organisme de tout ce que la raison lui dit d’avance qu’il doit y trouver ; et le paléontologiste pourra avec quelques fragments reconstruire à peu près l’espèce perdue, en attendant de plus amples découvertes. Quant à restituer, même par forme d’approximation grossière, la trame des causes qui ont amené la formation ou la destruction du type, il faut dans la plupart des cas qu’il y renonce absolument.

En histoire proprement dite, la curiosité anecdotique s’adonne à la recherche des causes, surtout pour montrer combien il y a souvent de disproportion entre la petitesse des causes et la grandeur des effets. C’est le grain de sable dans l’uretère de Cromwell, le coup de vent qui retient le prince d’Orange dans les eaux de la Zélande ou qui l’amène à Torbay, le verre d’eau de lady Churchill qui sauve pour cette fois l’oeuvre de Richelieu et du grand roi. Mais l’histoire philosophique, la grande histoire s’arrête peu à ces causes microscopiques. Elle cherche une raison suffisante des grands événements, c’est-à-dire une raison dont l’importance se mesure à l’importance des événements ; et sans qu’elle ait la prétention d’y atteindre toujours, puisque cette raison peut se trouver hors de la sphère des investigations, il arrive souvent qu’elle la trouve. Une configuration géographique, un relief orographique ne sont pas des causes au sens propre du mot : cependant personne ne s’étonnera d’y trouver la clé, l’explication ou la raison de l’histoire d’un pays réduite à ses grands traits, à ceux qui méritent de rester gravés dans la mémoire des hommes. Le succès d’une conspiration, d’une émeute, d’un scrutin décidera d’une révolution dont il faut chercher la raison dans la caducité des vieilles institutions, dans le changement des moeurs et des croyances, ou à l’inverse dans le besoin de sortir du désordre et de rassurer des intérêts alarmés. Voilà ce que l’historien philosophe sera chargé de faire ressortir, en laissant pour pâture à une curiosité frivole tels faits en eux-mêmes insignifiants, qui pourtant figurent dans la chaîne des causes, mais qu’on est fondé à mettre sur le compte du hasard.

Le hasard ! Ce mot répond-il à une idée qui ait sa consistance propre, son objet hors de nous, et ses conséquences qu’il ne dépend pas de nous d’éluder, ou n’est-ce qu’un vain son, flatus vocis, qui nous servirait, comme l’a dit Laplace, à déguiser l’ignorance où nous serions des véritables causes ? À cet égard notre profession de foi est faite depuis longtemps, et déjà nous l’avons rappelée incidemment dans le cours des présentes études. Non, le mot de hasard n’est pas sans relation avec la réalité extérieure ; il exprime une idée qui a sa manifestation dans des phénomènes observables et une efficacité dont il est tenu compte dans le gouvernement du Monde ; une idée fondée en raison, même pour des intelligences fort supérieures à l’intelligence humaine et qui pénétraient dans une multitude de causes que nous ignorons. Cette idée est celle de l’indépendance et de la rencontre accidentelle de diverses chaînes ou séries de causes : soit que l’on puisse trouver, en remontant plus haut, l’anneau commun où elles se rattachent et à partir duquel elles se séparent ; soit qu’on suppose (car ce ne peut être qu’une hypothèse) qu’elles conserveraient leur mutuelle indépendance, si haut que l’on remontât. Une tuile tombe d’un toit, soit que je passe ou que je ne passe pas dans la rue ; il n’y a nulle connexion, nulle solidarité, nulle dépendance entre les causes qui amènent la chute de la tuile et celles qui m’ont fait sortir de chez moi pour porter une lettre à la poste. La tuile me tombe sur la tête et voilà le vieux logicien mis définitivement hors de service : c’est une rencontre fortuite ou qui a lieu par hasard. La proposition a un sens également vrai pour qui connaît et pour qui ne connaît pas les causes, qui ont fait tomber la tuile et celles qui m’ont fait sortir de chez moi. Les faits qui arrivent par hasard ou par combinaison fortuite, bien loin de déroger à l’idée de causalité, bien loin d’être des effets sans cause, exigent pour leur production le concours de plusieurs causes ou séries de causes. Le caractère de fortuité ne tient qu’au caractère d’indépendance des causes concourantes. Si la combinaison fortuite offre quelque singularité, cette singularité même a une cause, mais elle n’a pas de raison, et voilà pourquoi elle nous frappe, nous dont l’esprit est dès l’enfance habitué à chercher toujours et à trouver quelquefois la raison des choses. À un tirage d’obligations je gagne la prime de cent mille francs et je la gagne par hasard : car on s’était arrangé pour qu’il n’y eût nulle liaison entre les causes qui ont influé sur le placement des numéros et celles qui ont amené l’extraction du numéro gagnant. cependant, comme il faut bien que quelqu’un gagne la prime, la combinaison fortuite qui me l’attribue, toujours fort remarquable pour moi, ne sera remarquée du public que si je suis, par un autre hasard, un pauvre diable ou un millionnaire, un savetier ou un financier. »

 [A. A. Cournot, Matérialisme, vitalisme, rationalisme, 1875, IVème section, § 3 Oeuvres complètes, tome V, Paris 1979, pp. 173-176]

 

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