TOCQUEVILLE ALEXIS de… 1805-1859 [02] La démocratie peut aussi devenir une « servitude réglée, douce et paisible » Vivre en démocratie ne signifie pas nécessairement vivre libre.

Publié le par Maltern

TOCQUEVILLE ALEXIS de… 1805-1859 [02] La démocratie peut aussi devenir une « servitude réglée, douce et paisible » Vivre en démocratie ne signifie pas nécessairement vivre libre.

 

« Je pense donc que l’espèce d’oppression dont les peuples démocratiques sont menacés ne ressemblera à rien de ce qui l’a précédée dans le monde; nos contemporains ne sauraient en trouver l’image dans leurs souvenirs. Je cherche en vain moi‑même une expression qui reproduise, exactement l’idée que je m’en forme et la renferme; les anciens mots de despotisme et de tyrannie ne conviennent point. La chose est nouvelle, il faut donc tâcher de la définir, puisque je ne peux la nommer. Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le des­potisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux‑mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers for­ment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui‑même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie. Au‑dessus de ceux‑là s’élève un pouvoir immen­se et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est abso­lu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il res­semblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril; mais il ne cherche au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bon­heur; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assu­re leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?

 

C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui‑même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses : elle les a disposés à les souf­frir et souvent même à les regarder comme un bien­fait.

 

Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puis­santes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uni­formes, à travers lesquelles les esprits les plus ori­ginaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les diri­ge ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un trou­peau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.

 

J’ai toujours cru que cette sorte de servitude, réglée, douce et paisible, dont je viens de faire le tableau, pourrait se combiner mieux qu’on ne l’imagine avec quelques‑unes des formes exté­rieures de la liberté, et qu’il ne lui serait pas impossible de s’établir à l’ombre même de la souveraineté du peuple. »

 

[Ch. A. de Tocqueville. De la démocratie en Amérique, 1835‑1840.]

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