Nietzsche [10] Morale aristocratique et morale du ressentiment. (G.M.)

Publié le par Maltern

Nietzsche [10] Morale aristocratique et morale du ressentiment.

La culpabilité et la méchanceté sont-elles des inventions de la ruse des faibles ?

 

«  10 [...] L’homme noble est plein de confiance et de franchise envers lui‑même (« guennaios » « noble de naissance» souligne la nuance de « franchise» et peut‑être celle de «naïveté»), l’homme du ressentiment n’est ni franc, ni naïf, ni honnête et sincère envers lui‑même. Son âme louche; son esprit aime les repaires, les détours et les portes dérobées, tout ce qui est dissimulé de nature le touche comme son monde à lui, sa sécurité, son réconfort; quant à se taire, à ne pas oublier, à patienter, à se faire momentanément petit, à s’humilier, il s’y entend à merveille. Une telle race d’hommes du ressentiment finira nécessairement par être plus circonspecte que n’importe quelle race noble, elle honorera la circonspection dans une tout autre mesure: à savoir comme une condition d’existence de premier ordre, tandis que chez l’homme noble la prudence aurait plutôt le sens d’un luxe, d’un raffinement: elle est bien moins essentielle que le bon fonctionnement des instincts régulateurs inconscients ou même qu’un certain manque de prudence, qui peut s’exprimer dans la témérité en face du danger ou de l’ennemi, ou bien dans ces enthousiasmes soudains de la rage, de l’amour, du respect, de la gratitude et de la vengeance qui ont de tout temps distingué les âmes nobles. […] Ne pouvoir prendre longtemps au sérieux ni ses ennemis, ni ses échecs, ni même ses propres méfaits ‑ voilà le signe des natures fortes et accomplies auxquelles une surabondance de force plastique permet de se régénérer, de guérir et même d’oublier (dans le monde moderne, Mirabeau en est un bon exemple, lui qui n’avait pas la mémoire des insultes et des infamies dirigées contre lui, et qui ne pouvait pardonner, pour la simple raison qu’il ‑ oubliait). Un tel homme se débarrasse d’un seul coup de beaucoup de vermine qui chez d’autres s’incrusterait; le véritable «amour de ses ennemis» n’est possible qu’ici, à supposer qu’il le soit sur terre. Combien profond est le respect que porte à ses ennemis l’homme noble! ‑ et un tel respect est déjà un pont vers l’amour… L’homme noble exige que son ennemi lui soit comme une distinction, il ne supporte pas d’autre ennemi que celui chez qui il n’y a rien à mépriser et beaucoup à vénérer! Que l’on se représente au contraire «l’ennemi» tel que le conçoit l’homme du ressentiment et nous tenons là son exploit à lui, sa création: il a conçu «l’ennemi méchant, «1e méchant » comme principe, à partir duquel il imagine par imitation et comme antithèse un « bon» - lui‑même!...

 

 

 

§ 11. Tout se passe donc à l’inverse de ce que nous voyons chez l’homme aristocratique, lequel conçoit d’abord et spontanément, c’est‑à‑dire à partir de lui‑même, le principe de «bon» pour se faire seulement ensuite une idée de « mauvais»! Quelle différence entre ce «mauvais» d’origine aristocratique et ce «méchant» brassé dans la cuve d’une haine inassouvie ‑ le premier une création seconde, un accessoire, une couleur complémentaire, le second, au contraire, l’original, le commencement, l’acte véritable dans la conception d’une morale des esclaves: combien différents sont ces deux mots, «mauvais» et « méchant», opposés tous deux apparemment au même concept de « bon ». Mais ce n’est pas le même concept de « bon » : que l’on se demande plutôt qui est le véritable « méchant » au sens de la morale du ressentiment. En toute rigueur il faut répondre: c’est précisément le « bon » de l’autre morale, précisément l’homme aristocratique, le puissant, le maître, présenté sous d’autres couleurs, réinterprété et déformé par le regard fielleux du ressenti­ment. À ce propos il est une chose que nous ne voulons surtout pas cacher: qui n’a connu ces «bons» que comme ennemis n’a rien connu d’autre que de méchants ennemis et ces mêmes hommes qui, inter‑ pares, sont tenus si sévèrement par les moeurs, par le respect, l’usage, la gratitude et plus encore par la surveillance mutuelle et la jalousie, ces hommes si inventifs en égards, en maîtrise de soi, en délicatesse, en fidélité, en fierté et en amitié dans leurs rapports entre eux ‑ ne valent guère mieux, à l’extérieur, là où commence le monde étranger, les étrangers, que des bêtes fauves déchaînées. »

 

[...] S’il est vrai ‑ en tout cas, on y croit aujourd’hui comme à une « vérité » ‑ que le sens de toute culture est d’extraire de l’homme‑fauve un animal apprivoisé et civilisé, un animal domestique en somme, il faudra alors sans aucun doute considérer comme les véritables instruments de la culture tous ces instincts de réaction et de ressentiment qui ont fini par humilier et dominer les races aristocratiques tout aussi bien que leurs idéaux; ce qui ne voudrait pas encore dire que les porteurs de ces instincts eux‑mêmes représentent aussi la culture. Le contraire ne me semble pas seulement vraisemblable ‑ non! c’est aujourd’hui l’évidence! Ces porteurs des instincts d’abaissement et de vengeance, ces descendants de tous les esclaves d’Europe et d’ailleurs, en particulier des populations pré‑aryennes ‑ ils représentent le recul de l’humanité. Ces « instruments de la culture » sont la honte de l’homme, ils font douter de la «culture» et constituent un argument contre elle. On a peut‑être parfaitement raison de ne pas cesser de craindre la brute blonde qui est au fond de toutes les races aristocratiques et de rester sur ses gardes: qui, cependant, ne préférerait pas mille fois trembler de peur s’il peut admirer en même temps, plutôt que ne pas avoir peur et en même temps ne plus pouvoir échapper au spectacle écoeurant qu’offrent les mal venus, les diminués, les étiolés, les intoxiqués? »

 

 

 

[Nietzsche, la Généalogie de la morale, trad. C. Heim, I. Hildebrand, J. Gratien, Paris, Gallimard, 1971, p. 234 à 237]

 

 

Publié dans 26 - LA MORALE

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