Nietzsche Friedrich [14] Sermon « De la nouvelle idole » L’état, « plus froids des monstres froids » puissance de mort pour les créateurs. (Zara.)

Publié le par Maltern

Nietzsche Friedrich [14] Sermon « De la nouvelle idole » L’état, « plus froids des monstres froids » puissance de mort pour les créateurs. (Zara.)

 

« Il y a quelque part encore des peuples et des troupeaux, mais ce n’est pas chez nous, mes frères : chez nous il y a des États.

  Etat. Qu’est-ce que cela ? Allons ! Ouvrez vos oreilles, je vais vous parler de la mort des peuples.

  L’Etat, c’est le plus froid de tous les monstres froids. Il ment froi­dement, et voici le mensonge qui s’écoule de sa bouche : « Moi, l’État, je suis le peuple ».

  C’est un mensonge ! Ils étaient des créateurs, ceux qui créèrent les peuples et qui suspendirent au-dessus des peuples une foi et un amour : ainsi ils servaient la vie.

  Ce sont des destructeurs, ceux qui tendent des pièges au grand nombre et qui appellent cela un État : ils suspendent au-dessus d’eux un glaive et cent appétits.

  Partout où il y a encore un peuple, il ne comprend pas l’État et il le déteste comme le mauvais œil et un péché contre la morale et le droit.

  Je ne vous donne que ce signe : chaque peuple a son langage du bien et du mal : son voisin ne le comprend pas. Il s’est inventé ce langage en matière de moeurs et de droit.

  Mais l’État ment dans toutes les langues du bien et du mal ; et dans tout ce qu’il dit, il ment ; et tout ce qu’il a, il l’a volé.

  Tout en lui est faux; a mord avec de fausses dents, ce hargneux. Même ses entrailles sont fausses.

  Une confusion de toutes les langues du bien et du mal, je vous donne ce signe ; telle est la marque de l’État. En vérité, c’est la volonté de mort qu’indique ce signe, c’est un appel aux prédicateurs de mort !

  Beaucoup trop d’hommes viennent au monde : l’État a été inventé pour ceux qui sont superflus !

  Voyez donc comme il les attire, ces superflus ! Comme il les avale, comme il les mâche et les remâche !
« Il n’y a rien de plus grand que moi sur la terre : je suis le doigt ordonnateur de Dieu »- ainsi rugit le monstre. Et ce ne sont pas seu­lement ceux qui ont de longues oreilles et la vue basse qui tombent à genoux !

  Hélas ! En vous aussi, grandes âmes, il chuchote ses sinistres men­songes. Hélas ! Il devine les cœurs riches qui aiment à se prodiguer !

  Certes il vous devine, vous aussi vainqueurs du Dieu ancien ! Le combat vous a fatigués et maintenant votre fatigue se met au service de la nouvelle idole !

  Elle voudrait placer autour d’elle des héros et des hommes hono­rables, la nouvelle idole ! Il aime à se chauffer au soleil de la bonne conscience, ce monstre froid !

  [...] Oui, c’est l’invention d’une mort pour le grand nombre, une mort qui se vante d’être la vie, une servitude selon le cœur de tous les prédicateurs de la mort !

  L’État est partout où tous absorbent des poisons, les bons et les mauvais : l’Etat, où tous se perdent eux-mêmes, les bons et les mauvais : l’État, où le lent suicide de tous s’appelle « la vie ». »

  

[Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1883-1885, I, trad. Albert révisée.]

 

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