Wilde Oscar 1849-1900 [01] C’est la vie et les hommes qui imitent l’Art bien plus que l’art n’imite la vie !

Publié le par Maltern

Wilde Oscar 1849-1900 [01]  C’est la vie et les hommes qui imitent l’Art bien plus que l’art n’imite la vie !

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[Notre culture artistique modifie notre regard sur les choses, [la nature, le paysage, le réel] et nous amène à déterminer le sens de nos vie, lorsqu’elle nous présente des « modèles ». Il faut donc distinguer au simple niveau de la perception entre « regarder » et « voir. » Nous sommes amenés à peser l’importance de nos fréquentations artistiques mais aussi à nous demander si l’art bien qu’il puisse parfois être une évasion du réel, n’est pas aussi ce qui nous révèle le réel.]

  

 

 

Vivian.- [...] La vie imite l’art bien plus que l’art n’imite la vie, et je suis certain qu’à la réflexion vous tomberez d’accord avec moi sur ce point. C’est la vie qui tend le miroir à l’art et reproduit quelque type étrange né dans l’imagination du peintre ou du sculpteur, ou donne au rêve de la fiction une forme réelle. Scientifiquement, la base de la vie - l’énergie de la vie, comme disait Aristote - est simple désir d’expression, et l’art offre toujours les formes diverses par quoi ce désir peut se réaliser. La vie s’en saisit et en use, serait-ce à son détriment. Des jeunes gens se sont suicidés à l’instar de Rolla[1] , ont porté sur eux-mêmes une main homicide, parce que Werther [2] mourut de sa propre main. Songez à ce que nous devons à l’imitation du Christ, comme à l’imitation de César. [...]

 

Cyril. - La nature copie donc le paysagiste, et crée ses effets d’après lui ?

  

 

Vivian. - Incontestablement. A qui donc, sinon aux impressionnistes, devons-nous ces admirables brouillards fauves qui se glissent dans nos rues, estompent les becs de gaz, et transforment les maisons en ombres monstrueuses ? A qui sinon à eux encore et à leur maître[3] , devons-nous les exquises brumes d’argent qui rêvent sur notre rivière et muent en frêles silhouettes de grâce évanescente ponts incurvés et barques tanguantes ! Le changement prodigieux survenu, au cours des dix dernières années, dans le climat de Londres est entièrement dû à cette école d’art. [...]

 

 

Les choses sont parce que nous les voyons, et la réceptivité aussi bien que la forme de notre vision dépendent des arts qui nous ont influencés. Regarder et voir sont choses toutes différentes. On ne voit une chose que lorsqu’on en voit la beauté. C’est alors seulement qu’elle naît à l’existence. De nos jours, les gens voient les brouillards, non parce qu’il y a des brouillards, mais parce que peintres et poètes leur ont appris le charme mystérieux de tels effets. Sans doute y eut-il à Londres des brouillards depuis des siècles. C’est infiniment probable, mais personne ne les voyait, de sorte que nous n’en savions rien. Ils n’eurent pas d’existence tant que l’art ne les eut pas inventés. »

 

[Oscar Wilde, Le Déclin du mensonge, 1889, Complexe, Bruxelles, 86, pp.65-68]

 

 

 


 

[1] Rolla : héros d’un poème de Musset.

 

[2] Werther : héros du livre de Goethe, les souffrances du jeune Werther

 

[3] Leur maître : le peintre Turner, auteur du tableau “ impression au soleil levant ”

Publié dans 10 - L'art

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