Alain [12] La démocratie institutionnalise les contre-pouvoirs : « Le contrôle »

Publié le par Maltern

Alain [12] La démocratie institutionnalise les contre-pouvoirs : « Le contrôle »

 

« Je connais un certain nombre de bons esprits qui essaient de définir la Démocratie. J’y ai travaillé sou­vent, et sans arriver à dire autre chose que des pauvretés, qui, bien plus, ne résistent pas à une sévère critique. Par exemple celui qui définirait la démocratie par l’égalité des droits et des charges la définirait assez mal; car je conçois une monarchie qui assurerait cette égalité entre les citoyens; on peut même imaginer une tyrannie fort rigoureuse, qui maintiendrait l’égalité des droits et des charges pour tous, les charges étant très lourdes pour tous, et les droits fort restreints. Si la liberté de penser, par exemple, n’existait pour per­sonne, ce serait encore une espèce d’égalité. Il fau­drait donc dire que la Démocratie serait l’Anarchie. Or je ne crois pas que la Démocratie soit concevable sans lois, sans gouvernement, c’est‑à‑dire sans quelque limite à la liberté de chacun; un tel système, sans gouvernement, ne conviendrait qu’à des sages. Et qui est‑ce qui est sage?

Même le suffrage universel ne définit point la Démo­cratie. Quand le pape, infaillible et irresponsable, serait élu au suffrage universel, l’Eglise ne serait pas démocratique par cela seul. Un tyran peut être élu au suffrage universel, et n’être pas moins tyran pour cela. Ce qui importe, ce n’est pas l’origine des pouvoirs, c’est le contrôle continu et efficace que les gouvernés exercent sur les gouvernants.

Ces remarques m’ont conduit à penser que la Démo­cratie n’existe point par elle‑même. Et je crois bien que dans toute constitution il y a de la monarchie, de l’oligarchie, de la démocratie, mais plus ou moins équilibrées.

L’exécutif est monarchique nécessairement. Il faut toujours, dans l’action, qu’un homme dirige; car l’ac­tion ne peut se régler d’avance; l’action, c’est comme une bataille; chaque détour du chemin veut une déci­sion.

Le législatif, qui comprend sans doute l’administra­tif, est oligarchique nécessairement; car, pour régler quelque organisation, il faut des savants, juristes ou ingénieurs, qui travaillent par petits groupes dans leur spécialité. Plus la société sera compliquée, et plus cette nécessité se fera sentir. Par exemple, pour contrôler les assurances et les mutualités, il faut savoir; pour établir des impôts équitables, il faut sa­voir; pour légiférer sur les contagions, il faut savoir.

Où est donc la Démocratie, sinon dans ce troisième pouvoir que la Science Politique n’a point défini, et que j’appelle le Contrôleur? Ce n’est autre chose que le pouvoir, continuellement efficace, de déposer les Rois et les Spécialistes à la minute, s’ils ne conduisent pas les affaires selon l’intérêt du plus grand nombre. Ce pouvoir s’est longtemps exercé par révolutions et barricades. Aujourd’hui, c’est par l’Interpellation qu’il s’exerce. La Démocratie serait, à ce compte, un effort perpétuel des gouvernés contre les abus du pouvoir. Et, comme il y a, dans un individu sain, nutrition, élimination, reproduction, dans un juste équilibre, ainsi il y aurait dans une société saine : Monarchie, Oligarchie, Démocratie, dans un juste équilibre.

[Alain, Propos, 12 juillet 1910.]

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