Bergson [04] La « durée » du moi : survivance du passé, irréductible nouveauté de l’existence.

Publié le par Maltern

Bergson [04] La « durée » du moi : survivance du passé, irréductible nouveauté de l’existence.

 

 « Car notre durée n’est pas un instant qui remplace un instant : il n’y aurait alors jamais que du présent, pas de prolongement du passé dans l’actuel, pas d’évolution, pas de durée concrète. La durée est le progrès continu du passé qui ronge l’avenir et qui gonfle en avançant[1]. Du moment que le passé s’accroît sans cesse, indéfiniment aussi il se conserve. La mémoire, comme nous avons essayé de le prouver, n’est pas une faculté de classer des souvenirs dans un tiroir ou de les inscrire sur un registre. Il n’y a pas de registre, pas de tiroir, il n’y a même pas ici, à proprement parler, une faculté, car une faculté s’exerce par intermittences, quand elle veut ou quand elle peut, tandis que l’amoncellement du passé sur le passé se poursuit sans trêve. En réalité le passé se conserve de lui-même, automatiquement. Tout entier, sans doute, il nous suit à tout instant : ce que nous avons senti, pensé, voulu depuis notre première enfance est là, penché sur le présent qui va s’y joindre, pressant contre la porte de la conscience qui voudrait le laisser dehors. Le mécanisme cérébral est précisément fait pour en refouler la presque totalité dans l’inconscient et pour n’introduire dans la conscience que ce qui est de nature à éclairer la situation présente, à aider l’action qui se prépare, à donner enfin un travail utile. Tout au plus des souvenirs de luxe arrivent-ils, par la porte entre-baillée, à passer en contrebande. Ceux-là, messagers de l’inconscient, nous avertissent de ce que nous traînons derrière nous sans le savoir. Mais, lors même que nous n’en aurions pas l’idée distincte, nous sentirions vaguement que notre passé nous reste présent. Que sommes-nous, en effet, qu’est-ce que notre caractère, sinon la condensation de l’histoire que nous avons vécue depuis notre naissance, avant notre naissance même, puisque nous apportons avec nous des dispositions prénatales ? Sans doute nous ne pensons qu’avec une petite partie de notre passé; mais c’est avec notre passé tout entier, y compris notre courbure d’âme originelle, que nous désirons, voulons, agissons. Notre passé se manifeste donc intégralement à nous par sa poussée et sous forme de tendance, quoiqu’une faible part seulement en devienne représentation.

De cette survivance du passé résulte l’impossibilité, pour une conscience, de traverser deux fois le même état. Les circonstances ont beau être les mêmes, ce n’est plus sur la même personne qu’elles agissent, puisqu’elles la prennent à un nouveau moment de son histoire. Notre personnalité, qui se bâtit à chaque instant avec de l’expérience accumulée, change sans cesse. En changeant, elle empêche un état, fût-il identique à lui-même en surface, de se répéter jamais en profondeur[2].

C’est pourquoi notre durée est irréversible. Nous ne saurions en revivre une parcelle, car il faudrait commencer par effacer le souvenir de tout ce qui a suivi. Nous pourrions, à la rigueur, rayer ce souvenir de notre intelligence, mais non pas de notre volonté. Ainsi notre personnalité pousse, grandit, mûrit sans cesse. Chacun de ses moments est du nouveau qui s’ajoute à ce qui était auparavant. Allons plus loin : ce n’est pas simplement du nouveau, c’est de l’imprévisible. Car prévoir consiste à projeter dans l’avenir ce que l’on a perçu dans le passé, ou a se représenter pour plus tard un nouvel assemblage, dans un autre ordre, des éléments deux fois perçus. Mais ce qui n’a jamais été perçu, et ce qui est en même temps simple, est nécessairement imprévisible. Or tel est le cas de chacun de nos états, envisagé comme un moment d’une histoire qui se déroule : il est simple, et il ne peut avoir été déjà perçu, puisqu’il concentre dans son indivisibilité tout le perçu, avec, en plus, ce que le présent y ajoute. C’est un moment original d’une non moins originale histoire.»

[Bergson, L’évolution créatrice, PUF pp. 4-6]




Commentaire

Opinion commune :

La mémoire a deux fonctions : ( fixer/conserver/se rappeler/localiser )

a - conserver le passé

b- se rappeler

Pésupposé de cette « image » : la mémoire ne retiendrait pas tout, un passé non mémorisé, effacé par le temps, non fixé par inattention.

Thèse Bergson : la mémoire n’est pas une faculté d’inscrire et de classer ! «   le passé se conserve automatiquement »

La vraie question : expliquer l’ «oubli », ce qui est refoulé dans l’inconscient pour ne pas troubler l’action présente. C’est l’oubli qui est une fonction pratique, qui est commandé par l’action, qui nous adapte.

Conséquence : le passé n’est pas un « néant » à opposer à l’ « être » du présent : il faut opposer l’actuel à l’inactuel. La passé se « prolonge dans le présent, actuel. Il n’y aurait qu’un pur présent successif si le passé disparaissait dans le « néant »

La mémoire n’est pas le « réservoir » du passé, elle est le passé lui-même qui entier se conserve. La mémoire ne fait jamais « revivre » le passé.

C’est parce que le passé se conserve que nous ne revivons jamais deux fois la même chose, le même moment. Jamais deux fois la même expérience.

Nous n’avons pas une mémoire, comme un bagage, extérieur à nous : nous sommes notre mémoire : notre moi profond est durée concrète, hétérogène.

 

 

 



 

[1] Cf. Bergson [05] sur la critique des « états » de conscience.

 

[2] Cf. L’image de la continuité mélodique de cette durée du moi : « C’est la continuité indivisible et indestructible d’une mélodie où le passé entre dans le présent et forme avec lui un tout indivisé, lequel reste indivisé et même indivisible en dépit de tout ce qui s’y ajoute à chaque instant, ou plutôt grâce à ce qui s’y ajoute.  Nous en avons l’intuition, mais dès que nous en cherchons une représentation intellectuelle, nous alignons à la suite les uns des autres des états devenus distincts. » [La pensée et le mouvant.]

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