Bergson [A01] L’art nous restitue une réalité dont l’intelligence pratique et le langage commun nous avaient privés.

Publié le par Maltern

Bergson [A01] L’art nous restitue une réalité dont l’intelligence pratique et le langage commun nous avaient privés.

 

[Contrairement à une idée reçue, l’intelligence n’est pas essentiellement théorique et contemplative, elle sélectionne et classe les informations « utiles à la vie ». C’est parce qu’elle est avant tout pratique qu’elle nous exile du Réel en le simplifiant. Saisir le réel par intuition et non par intelligence, cela va contre la pente de l’intelligence qui juge. L’artiste par son « désintéressement » parvient à une vision « virginale » du rée et la partage dans l’œuvre, qui use d’un langage sans mots. L’art est alors une création sans porter la marque d’un individu « créatif ». L’œuvre née de l’intuition, nous élève à l’intuition.]

 

 

 

[La perception ordinaire tournée vers l’utile diffère de la vision artistique]

 

 

 

«Quel est l’objet de l’art ? Si la réalité venait frapper directement nos sens et notre conscience, si nous pou­vions entrer en communication immédiate avec les choses et avec nous‑mêmes, je crois bien que l’art serait inutile, où plutôt que nous serions tous artistes, car notre âme vibrerait alors continuellement à l’unisson de la nature. Nos yeux, aidés de notre mémoire, découperaient dans l’espace et fixeraient dans le temps des tableaux ini­mitables. Notre regard saisirait au passage, sculptés dans le marbre vivant du corps humain, des fragments de statue aussi beaux que ceux de la statuaire antique. Nous entendrions chanter au fond de nos âmes, comme une musique quelquefois gaie, plus souvent plaintive, tou­jours originale, la mélodie ininterrompue de notre vie intérieure. Tout cela est autour de nous, tout cela est en nous, et pourtant rien de tout cela n’est perçu par nous distinctement. Entre la nature et nous, que dis‑je ? entre nous et notre propre conscience, un voile s’interpose, voile épais pour le commun des hommes, voile léger, presque transparent, pour l’artiste et le poète.

 

Quelle fée a tissé; ce voile ? Fût‑ce par malice ou par amitié ? Il fal­lait vivre, et la vie exige que nous appréhendions les choses dans le rapport qu’elles ont à nos besoins. Vivre consiste à agir. Vivre, c’est n’accepter des objets que l’impression utile pour y répondre par des réactions appropriées : les autres impressions doivent s’obscurcir ou ne nous arriver que confusément. Je regarde et je crois voir, j’écoute et je crois entendre, je m’étudie et je crois lire dans le fond de mon cœur. Mais ce que je vois et ce que j’entends du monde extérieur, c’est simplement ce que mes sens en extraient pour éclairer ma conduite ; ce que je connais de moi‑même, c’est ce qui affleure à la sur­face, ce qui prend part à l’action.

 

Mes sens et ma cons­cience ne me livrent donc de la réalité qu’une simplifica­tion pratique. Dans la vision qu’ils me donnent des choses et de moi‑même, les différences inutiles à l’homme sont effacées, les ressemblances utiles à l’homme sont accentuées, des routes me sont tracées à l’avance où mon action s’engagera. Ces routes sont celles où l’humanité entière a passé avant moi. Les choses ont été classées en vue du parti que j’en pourrai tirer. Et c’est cette classification que j’aperçois, beaucoup plus que la couleur et la forme des choses.

 

Sans doute l’homme est déjà très supérieur à l’animal sur ce point. Il est peu pro­bable que l’œil du loup fasse une différence entre le che­vreau et l’agneau ; ce sont là, pour le loup, deux proies identiques, étant également faciles à saisir, également bonnes à dévorer. Nous faisons, nous, une différence entre la chèvre et le mouton ; mais distinguons‑nous un chèvre d’une chèvre, un mouton d’un mouton ? L’individualité des choses et des êtres nous échappe toutes les fois qu’il ne nous est pas matériellement utile de l’apercevoir. Et là même où nous la remarquons [comme lorsque nous distinguons un homme d’un autre homme], ce n’est pas l’individualité même que notre œil saisit, c’est‑à‑dire une certaine harmonie tout à fait originale de formes et de couleurs, mais seulement un ou deux traits qui facili­teront la reconnaissance pratique.||

 

 

 

[L’intuition artistique : un détachement « virginal » qui ressaisit le Réel]

 

 

 

[…] Mais de loin en loin, par distraction, la nature suscite des âmes plus détachées de la vie. Je ne parle pas de ce détachement voulu, raisonné, systéma­tique, qui est œuvre de réflexion et de philosophie. Je parle d’un détachement naturel, inné à la structure du sens ou de la conscience, et qui se manifeste tout de suite par une manière virginale, en quelque sorte, de voir, d’entendre ou de penser. Si ce détachement était com­plet, si l’âme n’adhérait plus à l’action par aucune de ses perceptions, elle serait l’âme d’un artiste comme le monde n’en a point vu encore. Elle excellerait dans tous les arts à la fois, ou plutôt elle les fondrait tous en un seul. Elle apercevrait toutes choses dans leur pureté ori­ginelle, aussi bien les formes, les couleurs et les sons du monde matériel que les plus subtils mouvements de la vie intérieure.

 

Mais c’est trop demander à la nature. Pour ceux mêmes d’entre nous qu’elle a faits artistes, c’est accidentellement, et d’un seul côté, qu’elle a soulevé le voile. C’est dans une direction seulement qu’elle a oublié d’attacher la perception au besoin. Et comme chaque direction correspond à ce que nous appelons un sens, c’est par un de ses sens, et par ce sens seulement, que l’artiste est ordinairement voué à l’art.

 

De là, à l’origine, la diversité des arts. De là aussi la spécialité des prédispo­sitions. Celui‑là s’attachera aux couleurs et aux formes, et comme il aime la couleur pour la couleur, la forme pour la forme, comme il les perçoit pour elles et non pour lui, c’est la vie intérieure des choses qu’il verra transparaître à travers leurs formes et leurs couleurs. Il la fera entrer peu à peu dans notre perception d’abord déconcertée. Pour un moment au moins, il nous détachera des préjugés de forme et de couleur qui s’interposaient entre notre œil et la réalité. Et il réalisera ainsi la plus haute ambition de l’art, qui est ici de nous révéler la nature. ‑ D’autres se replieront plutôt sur eux‑mêmes. Sous les mille actions naissantes qui dessinent au‑dehors un sentiment, der­rière le mot banal et social qui exprime et recouvre un état d’âme individuel, c’est le sentiment, c’est l’état d’âme qu’ils iront chercher simple et pur. Et pour nous induire à tenter le même effort sur nous‑mêmes, ils s’ingénieront à nous faire voir quelque chose de ce qu’ils auront vu : par des arrangements rythmés de mots, qui arrivent ainsi à s’organiser ensemble et à s’animer d’une vie originale, ils nous disent, ou plutôt ils nous suggèrent, des choses que le langage n’était pas fait pour exprimer. ‑ D’autres creuseront plus profondément encore. Sous ces joies et ces tristesses qui peuvent à la rigueur se traduire en paroles, ils saisiront quelque chose qui n’a plus rien de commun avec la parole, certains rythmes de vie et de respiration qui sont plus intérieurs à l’homme que ses sentiments les plus intérieurs, étant la loi vivante, variable avec chaque personne, de sa dépres­sion et de son exaltation, de ses regrets et de ses espé­rances. En dégageant, en accentuant cette musique, ils l’imposeront à notre attention ; ils feront que nous nous y insérerons involontairement nous‑mêmes, comme des passants qui entrent dans une danse. Et par là ils nous amèneront à ébranler aussi, tout au fond de nous, quelque chose qui attendait le moment de vibrer.

 

Ainsi, qu’il soit peinture, sculpture, poésie ou musique, l’art n’a d’autre objet que d’écarter les symboles pratiquement utiles, les généralités conventionnellement et socialement acceptées, enfin tout ce qui nous masque la réalité, pour nous mettre face a face avec la réalité même. C’est d’un malentendu sur ce point qu’est né le débat entre le réalisme et l’idéalisme dans l’art. L’art n’est sûrement qu’une vision plus directe de la réalité. Mais cette pureté de perception implique une rupture avec la convention utile, un désintéressement inné et spécialement localisé du sens ou de la conscience, enfin une certaine imma­térialité de vie, qui est ce qu’on a toujours appelé de l’idéalisme. De sorte qu’on pourrait dire, sans jouer aucunement sur le sens des mots, que le réalisme est dans l’œuvre quand l’idéalisme est dans l’âme, et que c’est à force d’idéalité seulement qu’on reprend contact avec la réalité. »

 

 

 

[Bergson, Le Rire, 1899, PUF, p 115-120]

 

 

 
 

 

Publié dans 03- Perception L ES

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