Russel [01] Réel abstrait/réel concret : l’abstraction scientifique loin d’appauvrir donne de la puissance sur les choses.

Publié le par Maltern

Russel [01] Réel abstrait/réel concret : l’abstraction scientifique loin d’appauvrir donne de la puissance sur les choses.

 

« Beaucoup de gens éprouvent une haine passionnée pour l’abstraction et cela, si je ne me trompe, à cause de sa difficulté intellectuelle. Mais, comme ils ne veulent pas donner cette raison, ils en inventent toutes sortes d’autres auxquelles ils attachent une grande importance et qu’ils croient décisives. Ils disent que la réalité est concrète et qu’en faisant des abstractions on laisse échapper tout l’essentiel. Ils disent encore que toute abstraction est falsification et qu’en omettant un des aspects du réel vous courez le risque de vous enfoncer dans le faux, en jugeant seulement d’après les aspects qui restent. Ceux qui raisonnent ainsi restent, eux, tout à fait en dehors de la science. Au point de vue esthétique, par exemple, l’abstraction est tout à fait trompeuse et décevante. La musique peut être belle, alors que le disque du gramo­phone a une valeur esthétique nulle; du point de vue de la vision imaginative comme celle que le poète épique veut nous donner en écrivant l’histoire des créations, la connaissance abstraite, qui est celle des physiciens, est tout à fait insatisfaisante. Le poète veut savoir ce que Dieu a vu lorsque, embrassant d’un regard le monde, il s’assura qu’il était bon; il ne peut se satisfaire de formules exprimant les propriétés logiques abstraites des rapports entre les différentes parties qui se sont offertes à la vue de Dieu. Mais la pensée scientifique diffère tout à fait de ce point de vue esthétique. Elle est essentielle­ment pensée-puissance, c’est-à-dire pensée, dont le but, conscient ou inconscient, est d’armer son possesseur d’une puissance. Or, puissance est un concept causal, et pour obtenir une puissance sur les objets matériels, il est nécessaire de comprendre les lois causales auxquelles ils sont soumis.

 

C’est là un procédé essentiellement abstrait et, plus nous pouvons éliminer de notre domaine de détails d’importance secondaire, plus nos pensées deviendront puissantes. On peut illustrer ce que nous disons par un exemple emprunté à la vie économique. Le cultivateur qui connaît chaque coin de sa ferme a une connaissance concrète du blé et gagne peu d’argent; le train qui transporte son blé se trouve avec celui-ci dans un rapport plus abstrait et gagne déjà plus d’argent; le spéculateur de bourse qui ne connaît ce blé que sous l’aspect purement abstrait de quelque chose qui est susceptible de hausse ou de baisse est, à sa manière, aussi éloigné de la réalité concrète que le physicien, et de tous ceux qui participent à la vie économique, c’est lui qui gagne le plus d’argent et possède le pouvoir d’achat le plus grand. Il en est de même de la science, bien que la puissance que le savant recherche soit plus éloignée et plus imperson­nelle que celle qu’on recherche à la Bourse.

 

Le caractère extrêmement abstrait de la physique la rend difficile à comprendre, mais donne à celui qui est capable de la comprendre une vue d’ensemble de l’univers et une idée de sa structure et de son mécanisme qu’un procédé moins abstrait ne saurait lui donner. Le pouvoir de se servir d’abstraction constitue l’essence même de l’intellect, et chaque pas en avant vers l’abstraction augmente les triomphes intellectuels de la science. »

 

[Russel, L’esprit scientifique et la science dans le monde moderne, Trad Janin pp 81-82]

 

 

Publié dans 14 - RAISON et le REEL

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article