MAUSS MARCEL 1872-1950 [01] Les « Techniques » du corps. La « correction » et la notion d’ « habitus »

Publié le par Maltern

MAUSS MARCEL 1872-1950 [01]  Les « Techniques » du corps. La « correction » et la notion d’ « habitus »

Notre corps est-il naturel ?

 

[La frontière entre naturel et culturel tend à s’effacer lorsque l’on étudie les notions telles qu’ « attitude correcte, convenable, inconvenante » mais aussi dans le domaine de l’usage sportif du corps et de la satisfaction des besoins élémentaire.]

 

 

 

« Excusez‑moi si, pour former devant vous cette notion de techniques du corps, je vous raconte à quelles occasions j’ai poursuivi et comment j’ai pu poser clairement le problème général. Ce fut une série de démarches consciemment et inconsciemment faites.

 

[J’ai] assisté au changement des techniques de la nage, du vivant de notre génération. Un exemple va nous mettre immédiatement au milieu des choses : nous, les psychologues, comme les biologistes et comme les sociologues. Autrefois on nous apprenait à plonger après avoir nagé. Et quand on nous apprenait à plonger, on nous apprenait à fermer les yeux, puis à les ouvrir dans l’eau. Aujour­d’hui la technique est inverse. On commence tout l’apprentissage en habituant l’enfant à se tenir dans l’eau les yeux ouverts. Ainsi, avant même qu’ils nagent, on exerce les enfants surtout à dompter des réflexes dangereux mais instinctifs des yeux, on les familiarise avant tout avec l’eau, on inhibe des peurs, on crée une certaine assurance, on sélectionne des arrêts et des mouvements.

 

Il y a donc une technique de la plongée et une technique de l’éducation de la plongée qui ont été trouvées de mon temps. Et vous voyez qu’il s’agit bien d’un enseignement technique et qu’il y a, comme pour toute technique, un apprentissage de la nage. D’autre part, notre géné­ration, ici, a assisté à un changement complet de technique : nous avons vu remplacer par les différentes sortes de crawl la nage à brasse et à tête hors de l’eau. De plus, on a perdu l’usage d’avaler de l’eau et de la cracher. Car les nageurs se considéraient, de mon temps, comme des espèces de bateaux à vapeur. C’était stupide, mais enfin je fais encore ce geste : je ne peux pas me débarrasser de ma technique. Voilà donc une technique du corps spécifique, un art gymnique perfectionné de notre temps.

 

Mais il en est de même de toute attitude du corps. Chaque société a ses habitudes bien à elle. […] Autre exemple : il y a des positions de la main, au repos, convenables ou incon­venantes. Ainsi vous pouvez deviner avec sûreté, si un enfant se tient à table les coudes au corps et, quand il ne mange pas, les mains aux genoux, que c’est un Anglais. Un jeune Français ne sait plus se tenir : il a les coudes en éventail : il les abat sur la table, et ainsi de suite.

 

[…] J’ai donc eu pendant de nombreuses années cette notion de la nature sociale de l’ « habitus ». Je vous prie de remarquer que je dis en bon latin, compris en France, « habitus ». Le mot traduit, infiniment mieux qu’ « habitude », l’ « exis », l’ « acquis » et la « faculté » d’Aristote [qui était un psychologue]. Il ne désigne pas ces habitudes métaphysiques, cette « mémoire » mystérieuse, sujets de volumes ou de courtes et fameuses thèses. Ces « habitudes » varient non pas simplement avec les individus et leurs imitations, elles varient surtout avec les sociétés, les éducations, les convenances et les modes, les prestiges. Il faut y voir des techniques et l’ouvrage de la raison pra­tique collective et individuelle, là où on ne voit d’ordinaire que l’âme et ses facultés de répétition.

 

[…] Enfin une autre série de faits s’imposait. Dans tous ces éléments de l’art d’utiliser le corps humain les faits d’éducation dominaient. La notion d’éducation pouvait se superposer à la notion d’imitation. Car il y a des enfants en particulier qui ont des facultés très grandes d’imitation, d’autres de très faibles, mais tous passent par la même éducation, de sorte que nous pouvons comprendre la suite des enchaînements. Ce qui se passe, c’est une imitation prestigieuse. L’enfant, l’adulte, imite des actes qui ont réussi et qu’il a vu réussir par des personnes en qui il a confiance et qui ont autorité sur lui. L’acte s’impose du dehors, d’en haut, fût‑il un acte exclusivement biologique, concernant son corps. L’individu emprunte la série des mouvements dont il est composé à l’acte exécuté devant lui ou avec lui par les autres.

 

C’est précisément dans cette notion de prestige de la personne qui fait l’acte ordonné, autorisé, prouvé, par rapport à l’individu imitateur, que se trouve tout l’élément social. Dans l’acte imitateur qui suit se trouvent tout l’élément psychologique et l’élément biologique.

 

[…] Voilà une grande quantité de pratiques qui sont à la fois des techniques du corps et qui sont profondes en retentissements et effets biologiques. Tout ceci peut et doit être observé sur le terrain, des centaines de ces choses sont encore à connaître. ”

 
 

 
[Mauss, Sociologie et Anthropologie, P.U.F., 1966, p. 365 à 369, p. 378, 379.]

 

 

Publié dans 08 - LA CULTURE

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