Mauss [02] Le don archaïque : une prestation totale qui n’échange pas des biens mais instaure des dominations. Ex du Potlatch ;

Publié le par Maltern

Mauss [02] Le don archaïque : une prestation totale qui n’échange pas des biens mais instaure des dominations. Ex du Potlatch ;

 

[Le point de vue de l’anthropologue à partir de l’étude des sociétés « primitives » souligne que le don n’est pas gratuit : don/contre don, mais qu’en plus ce ne sont pas des individus mais des clans qui échangent. et rivalisent. Le don fait partie des mécanismes de domination qui structurent hiérarchiquement la société. Nous ne sommes pas dans la sphère de l’intérêt bien compris, mais dans celle de l’irrationnel. L’ « homo oeconomicus » qui l’échange équitable est d’invention récente selon Mauss, et présuppose le triomphe de l’individualisme.]

 

 

 

 « Dans les économies et les droits qui ont précédé les nôtres, on ne constate pour ainsi dire jamais de simples échanges de biens, de richesses et de produits au cours du marché passé entre les individus. D’abord, ce ne sont pas des individus, ce sont des collectivités qui s’obligent mutuellement, échangent et contractent; les personnes présentes au contrat sont des personnes morales clans, tribus, familles, qui s’affrontent et s’opposent soit en groupes se faisant face sur le terrain même, soit par l’intermédiaire de leurs chefs, soit de ces deux façons à la fois.

 

De plus, ce qu’ils échangent, ce n’est pas exclusivement des biens et des richesses, des meubles et des immeubles, des choses utiles économiquement. Ce sont avant tout des politesses, des festins, des rites, des services militaires, des femmes, des enfants, des danses, des fêtes, des foires dont le marché n’est qu’un des moments et où la circulation des richesses n’est qu’un des termes d’un contrat beaucoup plus général et beaucoup plus permanent[1] . Enfin, ces prestations et ces contre‑prestations [2] s’engagent sous une forme plutôt volontaire, par des présents, des cadeaux, bien qu’elles soient au fond rigoureusement obligatoires, à peine de[3] guerre privée ou publique. Nous avons proposé d’appeler ceci le système des prestations totales.

 

Le type le plus pur de ces institutions nous paraît être représenté par l’alliance des deux phratries[4] dans les tribus australiennes ou nord‑américaines en général, où les rites, les mariages, la succession aux biens, les liens de droit et d’intérêt, rangs militaires et sacerdotaux, tout est complémentaire et suppose la collaboration des deux moitiés de la tribu. Par exemple, les jeux sont tout particulièrement régis par elles. Les Tlingit et les Haïda, deux tribus du Nord‑Ouest américain, expriment fortement la nature de ces pratiques en disant que « les deux phratries se montrent respect ».

 

 

 

 

 

Mais, dans ces deux dernières tribus du Nord‑Ouest américain et dans toute cette région, apparaît une forme typique certes, mais évoluée et relativement rare, de ces prestations totales. Nous avons proposé de l’appeler potlatch, comme font d’ailleurs les auteurs américains se servant du nom chinook devenu partie du langage courant des Blancs et des Indiens de Vancouver à l’Alaska. Potlatch veut dire essentiellement « nourrir », « consommer ».

 

Ces tribus, fort riches, qui vivent dans les îles ou sur la côte ou entre les Rocheuses et la côte, passent leur hiver dans une perpétuelle fête : banquets, foires et marchés, qui sont en même temps l’assemblée solennelle de la tribu. Celle‑ci y est rangée suivant ses confréries hiérarchiques, ses sociétés secrètes, souvent confondues avec les premières et avec les clans; et tout, clans, mariages, initiations, séances de shamanisme[5] et du culte des grands dieux, des totems [6]ou des ancêtres collectifs ou individuels du clan, tout se mêle en un inextricable lacis de rites, de prestations juridiques et économiques, de fixations de rangs politiques dans la société des hommes, dans la tribu et dans les confédérations de tribus et même internationalement.

 

Mais ce qui est remarquable dans ces tribus, c’est le principe de la rivalité et de l’antagonisme qui domine toutes ces pratiques. On y va jusqu’à la bataille, jusqu’à la mise à mort des chefs et nobles qui s’affrontent ainsi. On y va d’autre part jusqu’à la destruction purement somptuaire[7] des richesses accumulées pour éclipser le chef rival en même temps qu’associé (d’ordinaire grand‑père, beau‑père ou gendre). II y a prestation totale en ce sens que c’est bien tout le clan qui contracte pour tous, pour tout ce qu’il possède et pour tout ce qu’il fait, par l’intermédiaire de son chef. Mais cette prestation revêt de la part du chef une allure agonistique[8] très marquée. Elle est essentiellement usuraire et somptuaire et l’on assiste avant tout à une lutte des nobles pour assurer entre eux une hiérarchie dont ultérieurement profite leur clan.

 

Nous proposons de réserver le nom de potlatch à ce genre d’institution que l’on pourrait, avec moins de danger et plus de précision, mais aussi plus longuement appeler : prestations totales de type agonistique. »

 

 

 

[Mauss, Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, in L’Année sociologique 1, 1923‑1924, repris dans Sociologie et anthropologie, P.U.F, 1966 pp. 150‑153]

 

 

 


[1] Echange de bien/échange de signes.

  [2] C’est‑à‑dire ces transferts réciproques de services, de biens et de personnes

[3] Sous peine de

[4] Une phratrie, dans une société archaïque, est la réunion de plusieurs clans. L’union de deux phratries constitue à son tour la tribu. Les phratries restent, au sein de la tribu, individualisées et opposées l’une à l’autre, leurs membres portant des noms totémiques différents et se reconnaissant à des signes distinctifs.

5 Le « shamanisme » (ou chamanisme)est un ensemble de pratiques magiques effectuées par le prêtre‑sorcier, shaman ou chaman, qui prétend avoir des relations avec les esprits et pouvoir agir sur eux.

[6]  Le totem animal, végétal ou même objet, est considéré comme le protecteur d’une collectivité, clan, phratrie tribu ou d’un individu; cette croyance entraîne des pratiques culturelles qui impliquent des relations entre l’individu ou le groupe d’individus et le totem.

 

[7] Pour le panache.

 

[8] <agon> gr. Action / agonistique : qui agit.

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