FEBVRE LUCIEN 1878-1956 [01] Est-il choquant de dire que l’historien « fabrique » les faits historiques ?

Publié le par Maltern

FEBVRE LUCIEN 1878-1956  [01] Est-il choquant de dire que l’historien « fabrique » les faits historiques ?

Contrairement à l’érudit qui recueille, l’historien choisit à partir d’hypothèses.

 

« Mais par les textes on atteignait les faits ? Or, chacun le disait, l’histoire, c’était établir les faits, puis les mettre en oeuvre. Et c’était vrai, et c’était clair, mais en gros, et surtout si l’histoire était tissée, uniquement ou presque, d’événements. Tel roi était‑il né en tel lieu, telle année ? Avait‑il, en tel endroit, remporté sur ses voisins une vic­toire décisive ? Rechercher tous les textes qui de cette naissance ou de cette bataille font mention ; trier parmi eux les seules dignes de créance ; avec les meilleurs com­poser un récit exact et précis : tout cela ne va‑t‑il pas sans difficulté ?

 

Mais déjà, qu’à travers les siècles la livre tournois soit allée se dépréciant progressivement ; qu’à travers telle suite d’années les salaires aient baissé, ou le prix de la vie hausse ? Des faits historiques, sans doute, et plus impor­tants à nos yeux que la mort d’un souverain ou la conclu­sion d’un éphémère traité. Ces faits, les appréhende‑t‑on d’une prise directe ? Mais non : des travailleurs patients, se relayant, se succédant, les fabriquent lentement, péni­blement, à l’aide de milliers d’observations judicieuse­ment interrogées et de données numériques extraites, laborieusement, de documents multiples : fournies telles quelles par eux, jamais, en vérité. Qu’on n’objecte pas : « Des collections de faits et non des faits... » Car le fait en soi, cet atome prétendu de l’histoire, où le prendrait-­on ? L’assassinat d’Henri IV par Ravaillac, un fait ? Qu’on veuille l’analyser, le décomposer en ses éléments, matériels les uns, spirituels les autres, résultat combiné de lois générales, de circonstances particulières de temps et de lieux, de circonstances propres enfin à chacun des individus, connus ou ignorés, qui ont joué un rôle dans la tragédie : comme bien vite on verra se diviser, se décomposer, se dissocier un complexe enchevêtré... Du donné ? Mais non, du créé par l’historien, combien de fois ? De l’inventé et du fabriqué, à l’aide d’hypothèses et de conjectures, par un travail délicat et passionnant.

 

De là, entre parenthèses, l’attrait si fort qu’exercent sur les historiens les périodes d’origine : c’est que les mystères foisonnent qu’il y faut éclaircir, ‑ et les résur­rections qu’il faut tenter. Déserts infinis, au milieu des­quels il est passionnant de faire, si l’on peut, jaillir des points d’eau ‑ et, par la puissance d’investigations achar­nées, naître, parties de rien, des oasis de connaissances neuves.

 

Et voilà de quoi ébranler sans doute une autre doc­trine, si souvent enseignée naguère. « L’historien ne sau­rait choisir les faits. Choisir ? de quel droit ? au nom de quel principe ? Choisir, la négation de l’œuvre scienti­fique... » ‑ Mais toute histoire est choix.

 

Elle l’est, du fait même du hasard qui a détruit ici, et là sauvegardé les vestiges du passé. Elle l’est du fait de l’homme : dès que les documents abondent, il abrège, simplifie, met l’accent sur ceci, passe l’éponge sur cela. Elle l’est du fait, surtout, que l’historien crée ses maté­riaux ou, si l’on veut, les recrée : l’historien, qui ne va pas rôdant au hasard à travers le passé, comme un chiffonnier en quête de trouvailles, mais part avec, en tête, un des­sein précis, un problème à résoudre, une hypothèse de travail à vérifier. Dire : « ce n’est point attitude scienti­fique », n’est‑ce pas montrer, simplement, que de la science, de ses conditions et de ses méthodes, on ne sait pas grand‑chose ? L’histologiste mettant l’œil à l’oculaire de son microscope, saisirait‑il donc d’une prise immé­diate des faits bruts ? L’essentiel de son travail consiste à créer, pour ainsi dire, les objets de son observation, à l’aide de techniques souvent fort compliquées. Et puis, ces objets acquis, à « lire » ses coupes et ses préparations. Tâche singulièrement ardue ; car décrire ce qu’on voit, passe encore ; voir ce qu’il faut décrire, voilà le difficile.

 

Etablir les faits et puis les mettre en œuvre... Eh oui, mais prenez garde : n’instituez pas ainsi une division du travail néfaste, une hiérarchie dangereuse. N’encouragez pas ceux qui, modestes et défiants en apparence, passifs et moutonniers en réalité, amassent des faits pour rien et puis, bras croisés, attendent éternellement que vienne l’homme capable de les assembler. Tant de pierres dans les champs de l’histoire, taillées par des maçons béné­voles, et puis laissées inutiles sur le terrain... Si l’architecte surgissait, qu’elles attendent sans illusions ‑ j’ai idée que, fuyant ces plaines jonchées de moellons disparates, il s’en irait construire sur une place libre et nue. Manipulations, inventions, ici les manœuvres, là les constructeurs : non. L’invention doit être partout pour que rien ne soit perdu du labeur humain. Elaborer un fait, c’est construire. Si l’on veut, c’est à une question fournir une réponse. Et s’il n’y a pas de question, il n’y a que du néant.

 

Vérités qui trop souvent échappaient à trop d’histo­riens. Ils élevaient leurs disciples dans l’horreur sacrée de l’hypothèse, considérée (par des hommes qui d’ailleurs ne cessaient d’avoir à la bouche les grands mots de méthode et de vérité scientifiques) comme le pire des péchés contre ce qu’ils nommaient Science. Au fronton de leur histoire, ils affichaient en lettres flamboyantes un Hypotheses non Fingo péremptoire. Et pour le classement des faits, une seule maxime : suivre rigoureusement l’ordre chronologique... Rigoureusement ? Michelet disait finement. Mais chacun savait bien que Michelet et l’histoire n’avaient rien de commun. Ordre chronolo­gique : n’était‑ce pas duperie ? l’histoire qu’on nous enseignait (et si je mets mes verbes à l’imparfait, n’y voyez point une excessive candeur), l’histoire qu’on nous montrait à faire n’était, en vérité, qu’une déification du présent à l’aide du passé. Mais elle se refusait à le voir ‑ et à le dire. »

 

[Febvre, Leçon inaugurale au Collège de France (1933), in Combats pour l’histoire, Colin, 1992, p. 6‑9]

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