Bachelard [01] « Surrationalisme » : distinguer entre la raison scientifique « agressive », qui invente, et la raison scientifique qui systématise.

Publié le par Maltern

Bachelard [01] « Surrationalisme » : distinguer entre la raison scientifique « agressive », qui invente,  et la raison scientifique qui systématise.

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[Rendre à la raison sa fonction de « turbulence et d’agressivité » Il faut donc distinguer entre la raison qui invente à contre courant et celle qui systématise après coup. La somme des angles d’un triangle vaut‑elle deux droits ? Oui, si on admet les postulats d’Euclide, non : elle est inférieure à deux droits, si on s’appuie sur les postulats de Lobatchewsky, et supérieure en partant de ceux de Riemann. Il y a donc un rationalisme logique soucieux de la non contradiction des théorèmes avec les postulats, qui tend à se figer dans la définition des règles de cohé­rence et de validité d’un système et ce que Bachelard appellera un surrationalisme de l’invention qui crée la science.]

 
 
 

« Du jour où Lobatchevski a dialectisé la notion de parallèle, il a invité l’esprit humain à compléter dialectiquement les notions fondamentales. Une mobilité essentielle, une effervescence psychique, une joie spirituelle se sont trouvées associées à l’activité de la raison. Lobatchevski a créé l’humour géométrique en appliquant l’esprit de finesse à l’esprit géométrique; il a promu la raison polémique au rang de raison constituante; il a fondé l’application du principe de contradiction.

 

De cette liberté qui pourrait renouveler toutes les notions en les achevant dialectique­ment, on n’a malheureusement pas fait un usage positif, réel, surréaliste. Les logiciens et les formalistes sont venus. Et au lieu de réaliser, de surréaliser, la liberté rationnelle que l’esprit expérimentait dans de telles dialectiques précises et fragmentaires, les logiciens et les formalistes ont, tout au contraire, déréalisé, dépsychologisé, la nouvelle conquête spirituelle. Hélas! après cette oeuvre de mise en formes bien vidées de toute pensée, après cette besogne de sous‑réalisme acharné, l’esprit n’est pas devenu plus alerte et plus vivant, mais plus las et plus désenchanté.

 

Où est alors le devoir du surrationalisme ? C’est de reprendre ces formes, tout de même bien épurées et économiquement agencées par les logiciens, et de les remplir psychologi­quement, de les remettre en mouvement et en vie. Le plus court, pour cela, serait d’ensei­gner ces géométries multiples, laissées dans l’ombre par l’enseignement officiel et prag­matique. En enseignant une révolution de la raison, on multiplierait les raisons de révolutions spirituelles. On contribuerait ainsi à singulariser les diverses philosophies rationalistes, à réindividualiser la raison.

 

Voici devant vous un esprit au rationalisme durci qui répète l’éternel exemple donné dans tous les livres de philosophie scolaire par tous les philosophes qui bloquent le rationalisme sur la culture scientifique élémentaire la somme des angles d’un triangle est égale à deux droits. Vous lui répondez tranquille­ment : « Ça dépend. » En effet, cela dépend du choix des axiomes. D’un sourire, vous déconcertez cette raison tout élémentaire qui s’accorde le droit de propriété absolue sur ses éléments. Vous assouplissez cette raison dogmatique en lui faisant jouer de l’axioma­tique. Vous lui apprenez à désapprendre pour mieux comprendre. Que de variété dans cette désorganisation du rationalisme sclérosé. Et, réciproquement, que de variations sur les thèmes surrationnels; que de mutations brusques pour les esprits soudainement dialectisés ! »

 
 
 

[Bachelard, L’engagement rationaliste, PUF p 7‑9]

 
 

Publié dans 16 - Démonstration

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