BENJAMIN WALTER 1892-1940 [01] La reproduction mécanique et massive de l’œuvre d’art change sa réception et son statut.

Publié le par Maltern

BENJAMIN WALTER 1892-1940 [01] La reproduction mécanique et massive de l’œuvre d’art change sa réception et son statut.

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[La signification et le statut des oeuvres d’art ont considérablement évolué depuis la préhistoire, comme le montre ici le philosophe de langue allemande Walter Benjamin. Autrefois, les oeuvres, qui avaient un caractère unique, comportaient toujours une dimension religieuse ou magique. Avec la possibilité technique de les reproduire, par exemple par le tirage photographique ou la gravure du disque, tout a changé. Les oeuvres tendent à perdre ce caractère sacré.]

  

 

 

 La réception des oeuvres d’art est diversement accentuée et s’effectue notamment selon deux pôles. L’un de ces accents porte sur la valeur cultuelle de l’œuvre, l’autre sur sa valeur d’exposition. La production artistique commence par des images qui servent au culte. On peut supposer que l’existence même de ces images a plus d’im­portance que le fait qu’elles sont vues. L’élan que l’homme figure sur les parois d’une grotte, à l’âge de pierre, est un instrument magique. Cette image est certes exposée aux regards de ses semblables, mais elle est destinée avant tout aux esprits. Aujourd’hui, la valeur cultuelle en tant que telle semble presque exiger que l’œuvre d’art soit gardée au secret : certaines statues de dieux ne sont accessibles qu’au prêtre dans la cella [1], et certaines Vierges restent couvertes presque toute l’année, certaines sculptures de cathédrales gothiques sont invisibles si on les regarde du sol. A mesure que les différentes pratiques artistiques s’émancipent du rituel, les occasions deviennent plus nombreuses de les exposer. Un buste peut être envoyé ici ou là ; il est plus exposable par conséquent qu’une statue de dieu, qui a sa place assignée à l’intérieur d’un temple. Le tableau est plus exposable que la mosaïque ou la fresque qui l’ont précédé. Et s’il se peut qu’en principe une messe fût aussi exposable qu’une symphonie, la symphonie cepen­dant est apparue en un temps où l’on pouvait prévoir qu’elle deviendrait plus exposable que la messe.[2]

 

Les diverses méthodes de reproduction technique de l’œuvre d’art l’ont rendue exposable à un tel point que, par un phénomène analogue à celui qui s’était produit à l’âge préhistorique, le déplacement quantitatif intervenu entre les deux pôles de l’œuvre d’art s’est traduit par un changement qualitatif, qui affecte sa nature même. De même, en effet, qu’à l’âge préhistorique la prépondérance absolue de la valeur cultuelle avait fait avant tout un instrument magique de cette œuvre d’art, dont on n’admit que plus tard en quelque sorte, le caractère artistique, de même aujourd’hui la prépondérance absolue de sa valeur d’exposition lui assigne des fonctions tout à fait neuves, parmi lesquelles il se pourrait bien que celle dont nous avons conscience – la fonction artistique – apparaisse par la suite comme accessoire. Il est sûr que, dès à présent, la photographie, puis le cinéma fournissent les éléments les plus probants à une telle analyse. »

  

 

 

[ Walter Benjamin, Œuvres III, 1935, Gallimard, coll. «Folio essais», 2000, p. 282‑285.]

 

 

 

 

 


[1] C’est le lieu qui dans le temple grec romain égyptien abrite la statue du dieu.

[2] Autrefois les oeuvres d’art étaient immobiles, parfois cachées. Depuis la renaissance elles se déplacent, s’échangent et au XXe siècle se reproduisent. Cette exposition constante leur fait perdre leur « aura », leur caractère unique et sacré.

Publié dans 10 - L'art

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Restauration de tableaux 01/08/2016 18:17

Vous avez vraiment raison la reproduction massive de l'œuvre d'art a contribué au changement de statut vue la valeur culturelle et esthétique. Je vous remercie pour l'article.