♎Benjamin [01] Exemple du Manifeste futuriste de Marinetti. L’art peut servir et se servir d’une idéologie de la guerre [ART]

Publié le par Maltern


Benjamin [01] Exemple du Manifeste futuriste de Marinetti. L’art peut servir et se servir d’une idéologie de la guerre 

 

 

[Ce texte constitue l’épilogue de l’opuscule que Walter Benjamin consacre à la transformation radicale du statut de l’œuvre d’art sous l’influence de la technique industrielle. La perte de l’aura, la prédominance de la valeur d’exposition des œuvres d’art, la distance introduite par la technique entre le créateur et son œuvre, autant de thèmes qui, à partir d’une inspiration hégélienne, nourrissent une réflexion désenchantée sur l’art contemporain. Mais c’est surtout ici l’analyse de l’esthétisation de la politique dans le futurisme qui retiendra notre attention. Pas seulement parce que Benjamin nous rappelle opportunément que l’avant-gardisme artistique peut être au service de la pire réaction. Mais parce que le programme de Marinetti trouve sa réalisation dans une esthétique de la violence qui domine le cinéma grand public fabriqué en série à Hollywood. De cette esthétique, Benjamin donne une caractérisation très précise.]

 
 
 

« Les masses ont le droit d’exiger une transformation du régime de la propriété; le fascisme veut leur permettre de s’exprimer tout en conservant ce régime. Le résultat est qu’il tend tout naturellement à une esthétisation de la vie politique. A cette violence qui est faite aux masses, lorsqu’on leur impose le culte d’un chef, correspond la violence que subit un appareillage, lorsqu’on le met lui-même au service de cette religion.

 

Tous les efforts pour esthétiser la politique culminent en un seul point. Ce point est la guerre. La guerre, et la guerre seule, permet de fournir un but aux plus grands mouvements de masse sans toucher cependant au statut de la propriété. Voilà comment les choses peuvent se traduire en langage politique. En langage technique, on les formulera ainsi : seule la guerre permet de mobiliser tous les moyens techniques du temps présent sans rien changer au régime de la propriété. Il va de soi que le fascisme, dans sa glorification de la guerre, n’use pas de ces arguments. Il est cependant fort instructif de jeter un coup d’œil sur les textes qui servent à cette glorification. Dans le manifeste de Marinetti sur la guerre d’Éthiopie, nous lisons, en effet : « Depuis vingt-sept ans, nous autres futuristes, nous nous élevons contre l’idée que la guerre serait anti-esthétique. C’est pourquoi nous affirmons ceci : la guerre est belle, parce que, grâce aux masques à gaz, au terrifiant mégaphone, aux lance-flammes et aux petits chars d’assaut, elle fonde la souveraineté de l’homme sur la machine subjuguée. La guerre est belle, parce qu’elle réalise pour la première fois le rêve d’un homme au corps métallique. La guerre est belle, parce qu’elle enrichit un pré en fleurs des orchidées flamboyantes que sont les mitrailleuses. La guerre est belle, parce qu’elle rassemble, pour en faire une symphonie, la fusillade, les canonnades, les suspensions de tir, les parfums et les odeurs de décomposition. La guerre est belle parce qu’elle crée de nouvelles architectures, comme celle des grands chars, des escadres aériennes aux formes géométriques, des spirales de fumée montant des villages incendiés, et bien d’autres encore [...]. Ecrivains et artistes futuristes, [...] rappelez-vous ces principes fondamentaux d’une esthétique de guerre, pour que soit ainsi éclairé [... ] votre combat pour une nouvelle poésie et une nouvelle sculpture! »

 
 
 

Ce manifeste a l’avantage de bien dire ce qu’il veut. Sa façon de poser le problème mérite d’être reprise par le dialecticien. Voici comment se présente à lui l’esthétique de la guerre d’aujourd’hui : lorsque l’usage naturel des forces productives est paralysé par le régime de la propriété, l’accroissement des moyens techniques, des rythmes, des sources d’énergie, tend à un usage contre nature. Il le trouve dans la guerre, qui, par les destructions qu’elle entraîne, démontre que la société n’était pas assez mûre pour faire de la technique son organe, que la technique n’était pas assez élaborée pour dominer les forces sociales élémentaires. La guerre impérialiste, avec ses caractères atroces, a pour facteur déterminant le décalage entre l’existence de puissants moyens de production et l’insuffisance de leur usage à des fins productives (autrement dit, le chômage et le manque de débouchés). La guerre impérialiste est une récolte de la technique qui réclame sous forme de « matériel humain » ce que la société lui a arraché comme matière naturelle. Au lieu de canaliser les rivières, elle dirige le flot humain dans le lit de ses tranchées; au lieu d’user de ses avions pour ensemencer la terre, elle répand ses bombes incendiaires sur les villes, et, par la guerre des gaz, elle a trouvé un nouveau moyen d’en finir avec l’aura.

 

Fiat ars, pereat mundus, tel est le mot d’ordre du fascisme, qui, Marinetti le reconnaît, attend de la guerre la satisfaction artistique d’une perception sensible modifiée par la technique. C’est là évidemment la parfaite réalisation de l’art pour l’art. Au temps d’Homère, l’humanité s’offrait en spectacle aux dieux de l’Olympe; elle s’est faite maintenant son propre spectacle. Elle est devenue assez étrangère à elle-même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre. Voilà quelle esthétisation de la politique pratique le fascisme. La réponse du communisme est de politiser l’art. »

 
 
 
 [Walter Benjamin , L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanique]

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