☼ Koyré Alexandre 1892-1964 [02] Perception commune et perception scientifique. [Perception]

Publié le par Maltern

Koyré Alexandre 1892-1964 [02] Perception commune et perception scientifique. [Perception]

 

 

La connaissance scientifique : en rupture et non en continuité avec notre connaissance empirique.

Notre perception, notre sens-commun reste médiéval et aristotélicien.

 

[La connaissance scientifique est-elle un prolongement de l’observation empirique spontanée, - thèse de l’empirisme naïf ? Non. Les idées fondamen­tales du XVIIème siècle, l’idée que les mêmes lois s’appliquent aux corps célestes et à la terre ou l’affirmation du principe d’inertie, - un corps en repos reste de lui‑même en repos, un corps en mouvement uniforme reste en mouvement uniforme, - ne nous paraissent évidentes que parce que nous les avons apprises, qu’elles font partie de la culture scientifique la plus élémentaire. En leur temps, elles ont exigé une rupture très audacieuse avec les théories antérieures et avec les apparences concrètes immédiates.]

 
 
 

« La physique moderne étudie en premier lieu le mouvement des corps pesants, c’est‑à‑dire le mouvement des corps qui nous entourent. Aussi, est‑ce de l’effort d’expliquer les faits et les phénomènes de l’expérience journalière ‑ le fait de la chute, l’acte du jet ‑ que procède le mouvement d’idées qui conduit à l’établissement de ses lois fondamentales. Et pourtant il n’en découle ni exclusivement ni même principalement. La physique moderne ne doit pas son origine à la Terre seule. Elle la doit aussi bien aux Cieux... Ce fait, que la physique moderne prend sa source dans l’étude des problèmes astronomi­ques et maintient ce lien à travers toute son histoire, a un sens profond et implique d’im­portantes conséquences. Il implique notamment l’abandon de la conception médiévale du Cosmos, unité formée d’un Tout, Tout qualitativement déterminé et hiérarchique­ment ordonné, dans lequel les parties différentes qui le composent, à savoir le Ciel et la Terre sont sujettes à des lois différentes ‑ et son remplacement par celle de l’Univers, c’est‑à‑dire d’un ensemble ouvert... de l’Être, uni par l’identité des lois fondamentales qui le gouvernent; il détermine la fusion de la Physique céleste avec la Physique terrestre qui permet à cette dernière d’utiliser et d’appliquer à ses problèmes les méthodes mathé­matiques hypothético‑déductives développée par la première...

 

La physique moderne, celle qui est née avec et dans les oeuvres de Galileo Galilei et s’est achevée dans celles d’Albert Einstein considère la loi d’inertie comme sa loi la plus fondamentale... Le principe d’inertie... nous paraît parfaitement clair, plausible, et même pratiquement évident. Il nous semble tout à fait naturel qu’un corps au repos restera au repos, c’est‑à‑dire restera là où il est ‑ où que ce soit ‑ et n’en bougera pas spontanément pour se mettre ailleurs. Et que, converso modo, une fois mis en mouvement il continuera de se mouvoir et de se mouvoir dans la même direction et avec la même vitesse, parce que, en effet, nous ne voyons pas de raison pour qu’il change l’une ou l’autre. Ceci nous paraît non seulement plausible mais aller de soi. Personne, croyons-­nous, n’a jamais pensé autrement. Pourtant, il n’en est rien. En fait, les caractères d’« évi­dence » et d’ « aller de soi » dont jouissent les conceptions que je viens d’évoquer, datent d’hier. Elles les possèdent pour nous, grâce justement à Galilée et à Descartes alors que pour les Grecs, ainsi que pour le Moyen Age, elles auraient semblé manifestement fausses; et même être absurdes. Ce fait ne peut être expliqué que si nous admettons... que toutes ces notions « claires » et « simples » qui forment la base de la science moderne ne sont pas claires et simples per se et in se mais en tant qu’elles font partie d’un certain ensemble de concepts et d’axiomes en dehors duquel elles ne sont pas « simples » du tout...

 

Le concept galiléen du mouvement (de même que celui de l’espace) nous paraît tellement naturel que nous croyons même que la loi d’inertie dérive de l’expérience et de l’observa­tion, bien que, de toute évidence, personne n’a jamais pu observer un mouvement d’iner­tie, pour cette simple raison qu’un tel mouvement est entièrement et absolument impossible.

 

Nous sommes également tellement habitués à l’utilisation des mathématiques pour l’étude de la nature que nous ne nous rendons plus compte de l’audace de l’assertion de Galilée que « le livre de la nature est écrit en caractères géométriques » pas plus que nous ne sommes conscients du caractère paradoxal de sa décision de traiter la mécanique comme une branche des mathématiques c’est‑à‑dire de substituer au monde réel de l’expérience quotidienne un monde géométrique hypostasié et d’expliquer le réel par l’impossible.

 

Dans la science moderne, comme nous le savons bien, l’espace réel est identifié à celui de la géométrie, et le mouvement est considéré comme une translation purement géomé­trique d’un point à un autre. C’est pourquoi le mouvement n’affecte d’aucune façon le corps qui en est doué...

 

Un corps est en mouvement seulement par rapport à un autre corps que nous supposons être en repos. C’est pourquoi nous pouvons l’attribuer à l’un ou à l’autre des deux corps, ad libitum. Tout mouvement est relatif...

 

Or, ceci étant admis, le mouvement est néanmoins considéré comme un état et le repos comme un autre état complètement et absolument opposé au premier; de ce fait même, nous devons appliquer une force pour changer l’état de mouvement d’un corps donné en celui de repos et vice versa.

 

Il en résulte qu’un corps en état de mouvement persistera éternellement dans ce mouve­ment, comme un corps en repos persiste dans son repos; et qu’il n’y aura plus besoin d’une force ou d’une cause pour le maintenir dans son mouvement uniforme et rectiligne qu’il n’en aura besoin pour le maintenir, immobile, en repos.

 

En d’autres termes, le principe d’inertie présuppose : a) la possibilité d’isoler un corps donné de tout son entourage physique..., b) la conception de l’espace qui l’identifie avec l’espace homogène infini de la géométrie euclidienne et c) une conception du mouvement et du repos qui les considère comme des états et les place sur le même niveau ontologique de l’être. C’est à partir de ces prémisses seules qu’il apparaît évident ou même admissible. Aussi n’est‑il pas étonnant que ces conceptions parurent difficiles à admettre, et même à comprendre aux prédécesseurs et contemporains de Galilée; rien d’étonnant à ce que pour ses adversaires aristotéliciens la notion de mouvement compris comme un état relatif, persistant et substantiel parut... abstruse et contradictoire... Le sens commun est ‑et a toujours été ‑ médiéval et aristotélicien. »

 
 
 

[Alexandre Koyré, Études d’histoire de la pensée scientifique, 1996, pp.176-180, P.U.F.]

 
 
 


Par elles-même et en elles-même ;

Faire que ce qui est de l’ordre de la pensée existe comme une réalité hors de la pensée, une réalité substantielle.

Au choix.

Le repos était la marque d’une plus grande perfection que le fait d’être en mouvement, car selon la physique aristotélicienne, ce qui est en mouvement tend à rejoindre le lieu où il doit être ou son achèvement, donc est imparfait.

Publié dans 14 - RAISON et le REEL

Commenter cet article