Merleau-Ponty [03] L'intériorité est-elle un mythe ?L’expression réalise la pensée et ne traduit pas une pensée préalable. [Langage]

Publié le par Maltern

φ Merleau-Ponty [03] L'intériorité est-elle un mythe? L’expression réalise la pensée et ne traduit pas une pensée préalable.

 
 

 

[Il s'agit de remettre en cause une idée simpliste : il y a d’une part une pensée, - celle de l’intériorité d’une conscience libre et transparente à elle-même, - et d’autre part des instruments : les langages qui l’expriment. Dans ce schéma [dualisme pensée-parole, sujet objet] la langue ne serait qu’un outil pour extérioriser vers les autres, ce qui préexisterait dans une intériorité subjective.
Est dénoncée comme illusion une pensée « pure », un « signifié » qui serait antérieur et indépendant au processus d’expression à travers des « signifiants ». Ce n’est qu’en s’exprimant, - en verbalisant que l’on pense.
L’enjeu de ce texte c'est qu'il remet en cause la distinction sujet/objet, le mythe de l’intériorité. A mettre en dialogue avec Bergson et sa thèse d’un Moi profond et d’un Moi superficiel qui n’exprimerait jamais l’originalité de son vécu.
Mettre également en dialogue avec Saussure et sa distinction entre la langue comme objet d’étude de la linguistique, et la parole qui est personnelle, et où les sens des mots dépendent d’un univers propre à chacun.
Par exemple dans l’univers de Baudelaire le mot « spleen » prend son sens, sa valeur dans son œuvre poétique et sa fréquentation… Aucun dictionnaire ne pourra épargner le temps long de la lecture pour nous livrer le sens de ce mot, ce qui s’y donne à penser… Dernière mise en dialogue : le texte de Saussure sur la langue comme système et la « valeur » c’est à dire le sens, des « signes linguistiques », des « mots ».
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« Le plus grand bénéfice de l’expression n’est pas de consigner dans un écrit des pensées qui pourraient se perdre, un écrivain ne relit guère ses propres ouvrages, et les grandes oeuvres déposent en nous à la première lecture tout ce que nous en tirerons ensuite. L’opération d’expression, quand elle est réussie, ne laisse pas seulement au lecteur et à l’écrivain lui-même un aide-mémoire, elle fait exister la signification comme une chose au cœur même du texte, elle la fait vivre dans un organisme de mots, elle l’installe dans l’écrivain ou dans le lecteur comme un nouvel organe des sens, elle ouvre un nouveau champ ou une nouvelle dimension à notre expérience. Cette puissance de l’expression est bien connue dans l’art et par exemple dans la musique. La signification musicale de la sonate est inséparable des sons qui la portent : avant que nous l’ayons entendue, aucune analyse ne nous permet de la deviner ; une fois terminée l’exécu­tion, nous ne pourrons plus, dans nos analyses intellectuelles de la musique, que nous reporter au moment de l’expérience, pendant l’exécu­tion, les sons ne sont pas seulement les « signes » de la sonate, mais elle est là à travers eux, elle descend en eux.

 

De la même manière l’actrice devient invisible et c’est Phèdre qui apparaît. La signification dévore les signes, et Phèdre a si bien pris possession de la Berma que son extase en Phèdre nous paraît être le comble du naturel et de la facilité. L’expression esthétique confère à ce qu’elle exprime l’existence en soi, l’ins­talle dans la nature comme une chose perçue accessible à tous, ou inversement arrache les signes eux-mêmes ‑ la personne du comédien, les couleurs et la toile du peintre ‑ à leur existence empirique et les ravit dans un autre monde. Personne ne contestera qu’ici l’opération expressive réa­lise ou effectue la signification et ne se borne pas à la traduire.

 

Il n’en va pas autrement, malgré l’apparence, de l’expression des pensées par la parole. La pensée n’est rien d’« intérieur », elle n’existe pas hors du monde et hors des mots. Ce qui nous trompe là‑dessus, ce qui nous fait croire à une pensée qui existerait pour soi avant l’expression, ce sont les pensées déjà constituées et déjà exprimées que nous pouvons rappeler à nous silencieusement et par lesquelles nous nous donnons l’illusion d’une vie intérieure. Mais en réalité ce silence prétendu est bruissant de paroles, cette vie intérieure est un langage intérieur. »

 
 
 

[Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, 1945, , « Tel » Gallimard, 1978,L. I, Chap. 6,  p. 211‑213.]

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