Comte ~ [04] Les hypothèse scientifiques ne portent que sur les lois des phénomènes et non sur leurs causes. [Théorie Expérience]

Publié le par Maltern

Φ Comte ~ [04] Les hypothèse scientifiques ne portent que sur les lois des phénomènes et non sur leurs causes. [Théorie Expérience]

 

« Théorie fondamentale des hypothèses.

 

Il ne peut exister que deux moyens généraux propres à nous dévoiler, d’une manière directe entièrement rationnelle, la loi réelle d’un phénomène quelconque, ou l’analyse immédiate de la marche de ce phénomène, ou sa relation exacte et évidente à quelque Loi plus étendue, préalablement établie; en un mot, l’induction ou la déduction. Or, l’une et l’autre voie seraient certainement insuffisantes, même à l’égard des plus simples phénomènes, aux yeux de quiconque a bien compris les difficultés essentielles de l’étude approfondie de la nature, si l’on ne commençait souvent par anticiper sur les résultats en faisant une supposition provisoire, d’abord est essentiellement conjecturale, quant à quelques-unes des notions mêmes qui constituent l’objet final de la recherche.

 

De là, l’introduction, strictement indispensable, des hypothèses en philosophie naturelle. Sans cet heureux détour, dont les méthodes d’approximation des géomètres ont primitivement suggéré l’idée générale, la découverte effective des lois naturelles serait évidemment impossible, pour peu que le cas présentât des complications; et, toujours, le progrès réel serait, au moins; extrêmement ralenti. Mais l’emploi de ce puissant artifice doit être constamment assujetti a une condition fondamentale à défaut de laquelle il tendrait nécessairement, au contraire, à entraver le développement de nos vraies connaissances. Cette condition, jusqu’ici vaguement analysée, consiste à ne jamais imaginer que des hypothèses susceptibles, par leur nature, d’une vérification positive, plus ou moins éloignée, mais toujours clairement inévitable, et dont le degré de précision soit exactement en harmonie avec celui que comporte l’élude des phénomènes correspondants.

 

En d’autres termes, les hypothèses vraiment philosophiques doivent constamment présenter le caractère de simples anticipations; sur ce que l’expérience et le raisonnement auraient pu dévoiler immédiatement, si les circonstances du problème eussent été plus favorables. Pourvu que cette seule règle nécessaire soit toujours et scrupuleusement observée, les hypothèses peuvent évidemment être introduites sans aucun danger, toutes les fois qu’on en éprouve le besoin, ou même simplement le désir raisonné. Car on se borne ainsi à substituer une exploration indirecte à l’exploration directe, quand celle-ci serait ou impossible ou trop difficile. Mais, si l’une et l’autre n’avaient point, au contraire le même sujet général si l’on prétendait atteindre par l’hypothèse ce qui, en soi-même, est radicalement inaccessible à l’observation et au raisonnement, la condition fondamentale serait méconnue, et l’hypothèse, sortant aussitôt du vrai domaine scientifique, deviendrait nécessairement nuisible.

 

Or, tous les bons esprits reconnaissent aujourd’hui que nos études réelles sont strictement circonscrites à l’analyse des phénomènes pour découvrir leurs lois effectives, c’est-à-dire leurs relations constantes de succession ou de similitude, et ne peuvent nullement concerner leur nature intime, ni leur cause, ou première ou finale, ni leur mode essentiel de production. Comment des suppositions arbitraires auraient-elles réellement plus de portée? Ainsi, toute hypothèse qui franchit les limites de cette sphère positive ne peut aboutir qu’à engendrer des discussions interminables, en prétendant prononcer sur des questions nécessairement insolubles pour notre intelligence.

 

 

 

A l’époque actuelle, aucun physicien, sans doute, ne contestera directement la règle précédente. Mais il faut que ce principe soit encore très imparfaitement compris, puisqu’il est en réalité, continuellement violé dans l’application et sous les rapports fondamentaux, de manière à altérer radicalement, à mes yeux, le vrai caractère de la physique. En thèse générale, le domaine de la conjoncture est bien conçu comme destiné à combler provisoirement les intervalles que laisse inévitablement ça et là le domaine de la réalité : examinez ensuite ce qui se pratique, et les deux domaines paraîtrons, au contraire, entièrement séparés, le réel étant même encore, presque toujours, plus ou moins subordonné à l’imaginaire. Il est donc maintenant indispensable, après ces généralités préliminaires, de préciser directement le véritable état actuel de la question relativement à la philosophie de la physique.

 

 

 

Les diverses hypothèses employées aujourd’hui par les physiciens doivent être soigneusement distinguées en deux classes : les unes, jusqu’ici multipliées sont simplement relatives aux lois des phénomènes; les autres, dont le rôle actuel est beaucoup plus étendu, concernent la détermination des agents généraux auxquels on rapporte les différents genres d’effets naturels. Or d’après la règle fondamentale posée ci-dessus, les premières sont seules admissibles; les secondes, essentiellement chimériques, ont un caractère antiscientifique, et ne peuvent désormais qu’entraver radicalement le progrès réel de la physique, bien loin de le favoriser: telle est la maxime philosophique que je dois maintenant établir.

 

 

 

En astronomie, le premier ordre d’hypothèses est exclusivement usité, depuis que la science céleste est complètement parvenue à l’état positif, sous les deux aspects généraux géométrique et mécanique, qu’elle nous présente. Tel fait est encore peu connu, ou telle loi est ignorée: on forme alors à cet égard une hypothèse, le plus possible en harmonie avec l’ensemble des données déjà acquises; pouvant ainsi se développer librement., finit toujours par conduire à de nouvelles conséquences observables, susceptibles de confirmer ou d’infirmer, sans aucune équivoque, la supposition primitive. Nous en avons remarqué, dans la première partie de ce volume, de fréquents et heureux exemples, relatifs à la découverte des principales vérités astronomiques. Mais, depuis l’établissement de la loi fondamentale de la gravitation, les géomètres et les astronomes ont définitivement renoncé à créer des fluides chimériques pour expliquer le mode général de production des mouvement célestes; ou, du moins, ce qui revient au même, ceux qui l’ont entrepris, comme Euler entre autre, se livraient simplement à un goût personnel, en quelque sorte analogue à celui qui inspira jadis à Kepler son fameux songe astronomique, et sans prétendre exercer ainsi aucune influence réelle sur la marche effective de la science.

 
 

 
Pourquoi, dans une étude où l’erreur est bien plus difficile à éviter, et qui exigerait, par sa nature, beaucoup plus de précaution, les physiciens n’imiteraient-ils point cette admirable circonspection? Pourquoi, comme les astronomes, ne borneraient-ils pas les hypothèses à porter uniquement sur les circonstances encore inconnues des phénomènes ou sur leurs lois ignorées, et jamais sur leur mode de production, nécessairement inaccessible a notre intelligence ? Quelle peut être l’utilité scientifique de ces conceptions fantastiques, qui jouent encore un si grand rôle, sur les fluides et les éthers imaginaires auxquels on rapporte les phénomènes de la chaleur, de la lumière, de l’électricité et du magnétisme? Ce mélange intime de réalité et de chimères ne doit-il pas, de toute nécessité, fausser profondément les notions essentielles de la physique, engendrer des débats sans; issue, et inspirer à beaucoup de bons esprits une répugnance naturelle, quoique funeste pour une étude qui offre un tel caractère d’arbitraire ? »

 
 

 

 

[Auguste Comte,  Cours de philosophie positive; 28ème leçon]

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