MARCUSE HERBERT 1898-1979 [04] Le progrès technique peut nous libérer si l’on abandonne la rationalité de la production, du rendement et de la surconsommation.

Publié le par Maltern

MARCUSE HERBERT 1898-1979 [04] Le progrès technique peut nous libérer si l’on abandonne la rationalité de la production, du rendement et de la surconsommation.

 

Rationnel. raisonnable

 

 

 

[Pour Marcuse, le principe de réalité[1] qui domine la civilisation occidentale peut être appelé « principe de rendement ». «La domination et l’aliénation qui découlent de l’organisation sociale du travail prédomi­nante « déterminent » dans une large mesure les exigences que le principe de réalité impose aux instincts » [p 119]. Mais, il est possible que ce principe de rendement ne soit qu’une étape historique et qu’il créé « les préconditions d’un principe, de réalité qualita­tivement différent, « non‑répressif ». Il est possible que les progrès de la productivité, [augmentation de la production, etc.] obtenus sous le règne du principe de rendement permettent de « réduire la demande sociale d’énergie instinctuelle à consacrer au travail aliéné » C’est l’hypothèse d’une société qui opte pour un ordre non-répressif ou l’individu se développe hors de la sphère du travail]

 

 

 

« L’ordre non‑répressif est essentiellement un ordre d’abondance : la contrainte répressive est opérée par le « superflu » plutôt que par le besoin. [2] Seul un ordre d’abondance est compatible avec la liberté. Sur ce point, les critiques idéalistes et matérialistes de la civilisation se rejoignent. Ils pensent tous deux qu’un ordre non‑répressif ne devient possible qu’au plus haut degré de maturité de la civilisation, lorsque tous les besoins fondamentaux peuvent être satisfaits avec une dépense minimum d’énergie physique et mentale, dans un minimum de temps.[3] Rejetant la notion de la liberté qui appartient au règne du principe de rendement,[4] ils réservent la liberté pour le nouveau mode d’existence qui se déve­loppera sur la base de la satisfaction intégrale des besoins de l’existence. [5]

 

Le royaume de la liberté est envisagé comme se trouvant au‑delà du royaume de la nécessité. La liberté n’est pas dans la « lutte pour l’existence », mais en dehors. [6] La possession et l’obtention des biens vitaux de consommation est la condition préalable plutôt que le contenu d’une société libre. Le domaine de la nécessité, du travail, est un domaine non‑libre, parce que l’existence humaine dans ce domaine est déterminée par des objectifs et des fonctions qui ne sont pas les siens et qui ne permettent pas le jeu libre des facultés et des désirs humains.[7] Le point optimum dans ce domaine doit par conséquent être défini par des critères de rationalité plutôt que de liberté ; c’est‑à‑dire qu’il faut organiser la production et la distribution de telle manière que le moins de temps possible soit passé à rendre les biens vitaux de consommation disponibles pour tous les membres de la société. [8] Le labeur obligatoire est un système d’activités essentiellement inhumaines, mécaniques et routinières ; dans un tel système l’homme ne peut être une valeur et une fin en soi. Raisonnablement, le système du travail social devrait être organisé plutôt en vue de gagner du temps et de l’espace pour que l’individu se développe en dehors du monde du travail inévitablement répressif.[9] Le jeu et l’apai­sement comme principes de civilisation, n’impliquent pas seulement la transformation du travail, mais aussi sa complète subordination aux poten­tialités de l’homme et de la nature évoluant librement.[10] Les idées de jeu et d’apaisement révèlent maintenant toute la distance qui les sépare des valeurs de la productivité et du rendement : le jeu est improductif et inutile, précisément parce qu’il refuse les traits répressifs et exploiteurs du travail et des loisirs,[11] il » ne fait que jouer » avec la vérité. Mais il refuse aussi leurs traits sublimés ‑ les « valeurs supérieures ». La désublimation [12] de la raison est un processus tout aussi essentiel dans la naissance d’une nouvelle civilisation que l’auto‑sublimation de la sensibilité.[13] Dans le système de domination, la structure répressive de la raison et l’organi­sation répressive des facultés sensibles se complètent et se soutiennent mutuellement. En termes freudiens[14] : la morale civilisée est la morale de la répression des instincts ; la libération des instincts implique une dégradation de cette morale. Mais il est possible que cette dégradation des valeurs supérieures les ramène dans la structure organique de l’exis­tence humaine de laquelle elles ont été séparées et il est possible que cette réunion transforme cette structure elle‑même.[15] Si les valeurs supé­rieures perdent leur isolement et leur opposition à l’égard des facultés inférieures, celles‑ci peuvent se prêter librement à la civilisation. »

 

[H. Marcuse, Éros et Civilisation, É. de Minuit, 1963, p. 170‑172]

 

 

 

 

 


[1] Terme emprunté par Marcuse à Freud. Éros et Civilisation est d’ailleurs sous‑titré : Contribution à Freud. Freud prend le principe de réalité en un sens assez différent de Marcuse. Pour Freud, le principe de réalité est un des deux principes régissant le fonctionnement mental, l’autre étant le principe de plaisir. Le principe de réalité n’a pas pour fonction de « réprimer »le principe de plaisir, mais de le modifier.

Au lieu d’être atteinte immédiatement, la satisfaction emprunte des détours qui lui sont imposés par le monde extérieur. Mais elle finit tou­jours par se réaliser, ne serait‑ce que de façon indirecte, par sublimation par exemple… De fait, le principe de réalité, bien loin d’apparaître comme un principe négatif peut être considéré comme le principe régulateur de la vie psychique.

Marcuse ne prend pas le principe de réalité en un sens purement négatif puisqu’il parle de la possibilité d’un principe de réalité qualitativement différent du principe de rendement. Cependant Marcuse donne un sens « sociologique» et historique au principe de réalité, sens que Freud ne lui donnait pas. Pour Freud, ce principe est   un principe psychologique, un invariant, une nature qu’aucune culture ne peut modifier.

 

[2] Les sociétés industrielles produisent des objets qui ne correspondent plus à des besoins nécessaires mais à des désirs. Mais pour satisfaire ces désirs, nous travaillons donc nous vivons une “répression”.

 

[3] La mécanisation dans la production pourrait donc avoir deux effets qui libèrent les individus : moindre effort et moins de temps de travail.

 

[4] Ce principe de rendement peut se résumer : produire plus, pour gagner plus pour pouvoir acquérir plus de biens consommables. Il ne libère pas du travail.

 

[5] Pesez bien l’expression : Marcuse parle de besoins et non de désirs.

 

[6] Les développements de la production grâce à la technique font que le travail pourrait ne plus être une nécessité vitale.

 

[7] Le travail est ici considéré comme une activité en soi pénible et répressive qui permet par ses effets, le salaire, d’obtenir des plaisirs non nécessaires.

 

[8] Une organisation rationnelle (ici au sens de « raisonnable ») du travail pourrait conduire à une société d’abondance et à une libération du temps, - société des loisirs-, mais seulement si l’on produisait des biens satisfaisant des « besoins » vitaux.

 

[9] Pesez l’emploi du conditionnel : « devrait ». Ici on voit l’opposition entre une « rationalité technique aveugle », celle de la productivité et un usage raisonnable de la raison qui s’interrogerait sur le pourquoi du travail.

 

[10] Le jeu et l’apaisement sont-ils des valeurs dans nos cultures ? Celles qu’on nous transmet dans l’institution éducative ?

 

[11] Marcuse distingue jeu et loisir. Il ne s’agit pas du loisir comme le concevait les anciens (otium opposé à nec-otium, négoce) qui permet à l’homme libre d’épanouir sa personnalité. Mais des loisirs organisés, réglés, ayant un coût et qui parfois nous remettent dans un monde de compétition et concurrence. Le jeu, dans cette distinction, est conçu comme une activité absolument désintéressée.

 

[13] Si le désir fondamental est dans le jeu et l’apaisement, et que les progrès de la technique permettent d’y accéder, pourquoi une raison qui se satisferait grâce à des activités sublimées comme le travail et les loisirs organisés ? [sublimation = donner à une pulsion un but non sexuel au sens large et qui est valorisé socialement] La sensibilité Eros, pourrait elle-même se donner des satisfactions dérivées, mais qui ne soient pas dirigées et « récupérées » par une logique de rationalité technicienne.

 

[14] Référence au livre de Freud Malaise dans la civilisation [1930]

 

[15] L’hypothèse est la suivante : il se peut qu’une morale non répressive transforme la structure organique, c’est à dire la manière dont nos instincts se satisfont, manière qui dépend étroitement de cette répression. Par exemple le lien entre sexualité et violence. Marcuse dépasse la notion de permissivité telle qu’elle est comprise dans la libération des mœurs, car la permissivité qui se satisfait dans une ambivalence (elle rend heureux et malheureux car coupable de transgressio) ne peut se concevoir que dans le cadre d’une norme répressive.

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