Gadamer [03] 1900-2002 La vision des choses, les données des sens sont déjà des interprétations de notre langue maternelle. Remise en cause de la notion traditionnelle d’expérience sensible.

Publié le par Maltern

Gadamer [03] 1900-2002 La vision des choses, les données des sens sont déjà des interprétations de notre langue maternelle. Remise en cause de la notion traditionnelle d’expérience sensible.

 

[On sépare arbitrairement dans la perception le phénomène physiologique de la dimension psychologique. Or la langue maternelle porte une précompréhension du monde et pense déjà.]

 

 

 

« S’il arrive à notre langue d’établir des préjugés, est-ce que cela veut dire qu’elle ne laisse toujours apparaître que de la non-vérité ? La langue ne se réduit pas à cela. Elle incarne plutôt l’interprétation préalable et englobante du monde et ne peut être remplacée par rien d’autre. Avant que ne commence la pensée philosophique critique, le monde s’est toujours interprété dans une langue. C’est en apprenant une langue, en grandissant dans notre langue maternelle que s’articule pour nous le monde. Cela est moins un égarement qu’une première ouverture. Cela signifie bien sûr que le processus de la formation des concepts qui s’effectue au sein de cette interprétation langagière ne peut jamais être un premier commencement. Ce n’est pas comme l’acte de forger un nouvel outil à partir d’un matériau approprié. Cela s’apparente plutôt à un prolongement de la pensée qui est à l’oeuvre dans la langue que nous parlons et dans l’interprétation du monde qui s’y trouve déposée. Nulle part n’y commence-t-on à zéro.

 

Il ne fait bien sûr aucun doute que la langue à travers laquelle se présente l’interprétation du monde est aussi un produit et le résultat de l’expérience. Mais « expérience » n’a pas ici le sens dogmatique de ce qui est immédiatement donné, conception dont les préjugés ontologiques et métaphysiques ont suffisamment été démasqués par le mouvement philosophique de notre siècle, et dans ses deux camps, c’est-à-dire aussi bien à l’intérieur de la tradition phénoménologique et herméneutique qu’au sein de la tradition nominaliste. L’expérience n’est pas d’abord une affaire de sensation. Ce n’est pas le fait de partir des sens et de leurs données qui peut comme tel être appelé expérience. Nous avons appris à voir en quoi les données des sens s’articulent aussi selon différents contextes d’interprétation et en quoi la perception, qui saisit quelque chose de vrai, a toujours déjà interprété le témoignage des sens bien avant l’immédiateté des données sensibles. Il est dès lors permis d’affirmer que d’un point de vue herméneutique la formation des concepts reste constamment conditionnée par la langue

 

déjà parlée. Mais s’il en est bien ainsi, le seul chemin philosophique honnête est alors de prendre conscience de la relation entre le mot et le concept comme d’une relation essentielle qui détermine notre pensée. »

 

[Hans Georg Gadamer, L’Histoire des concepts comme philosophie, 1970, in La Philosophie herméneutique, PUF 1996, pp.122-123]

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