Φ Karl Popper [01a] La falsifiabilité critère des théories scientifiques.

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Φ Karl Popper [01a] La falsifiabilité critère des théories scientifiques.

Sciences et pseudo-sciences : marxisme et freudisme comme idéologies.

P-Popp

 
« J’ai donc décidé de faire ce que jamais encore je n’avais fait et de vous présenter mes travaux en philosophie des sciences, à partir de l’automne 1919, date à laquelle je me suis attelé pour la première fois au problème suivant : « quand doit-on conférer à une théorie un statut scientifique ? », ou encore « existe-t-il un critère permettant d’établir la nature ou le statut scientifique d’une théorie ? »

Ce qui me préoccupait à l’époque n’était pas le problème de savoir « quand une théorie est vraie », ni même quand celle-ci est recevable ». La question que je posais était autre. Je voulais distinguer science et pseudo-science, tout en sachant pertinemment que souvent la science est dans l’erreur, tandis que la pseudo-science peut rencontrer inopinément la vérité.

Je n’ignorais évidemment pas la réponse le plus souvent faite à cette question : la science diffère de la pseudo-science - ou de la « métaphysique » - par le caractère empirique de sa méthode, qui est essentiellement inductive et repose sur l’observation ou l’expérimentation. Mais cette réponse ne me satisfaisait pas. Au contraire, j’avais affirmé à maintes reprises que le problème consistait pour moi à distinguer entre méthode authentiquement empirique et méthode non empirique, voire pseudo-empirique c’est-à-dire qui ne répond pas aux critères de la scientificité bien qu’elle en appelle à l’observation et à l’expérimentation. Cette seconde méthode est à l’œuvre, par exemple, dans l’astrologie, avec son étonnant corpus de preuves empiriques fondées sur l’observation - horoscopes et biographies.

Mais ce n’est pas l’exemple de l’astrologie qui m’a conduit à formuler le problème, et il est sans doute nécessaire d’évoquer l’atmosphère qui l’a vu surgir, ainsi que les exemples précis qui ont inspiré la formulation. [...] Parmi les théories suscitant mon intérêt, la plus importante était incontestablement la relativité einsteinienne.

[...] C’est au cours de l’été 1919 que ces trois théories - la théorie de l’histoire de Marx, la psychanalyse et la psychologie individuelle ont commencé à susciter en moi de plus en plus de réserves, et je me suis mis à m’interroger sur la légitimité de leur prétention à la scientificité. Le problème m’est sans doute d’abord apparu sous une forme assez simple : « En quoi le marxisme, la psychanalyse et la psychologie individuelle sont-ils insatisfaisants ? Qu’est-ce qui les rend si différents des théories physiques, de la théorie newtonienne et, surtout, de celle de la relativité ?

 

[...] J’avais remarqué que ceux de mes amis qui s’étaient faits les adeptes de Marx, Freud et Adler[1] leur pouvoir explicatif apparent. Celles-ci semblaient aptes à rendre compte de la quasi totalité des phénomènes qui se produisaient dans leurs domaines d’attribution respectifs. L’étude de l’une quelconque de ces théories paraissait agir à la manière d’une conversion, d’une révélation intellectuelle, exposant aux regards une vérité neuve qui demeurait cachée pour ceux qui n’étaient pas encore initiés. Dès lors qu’on avait les yeux dessillés, partout l’on apercevait des confirmations : l’univers abondait en vérifications de la théorie. Quels que fussent les événements, toujours ils venaient confirmer celle-ci. Sa vérité paraissait donc patente, et les incrédules étaient à l’évidence des individus qui ne voulaient pas voir la vérité manifeste et refusaient de l’apercevoir, soit parce qu’elle allait contre leurs intérêts de classe, soit en raison de refoulements non encore « analysés » mais qui requéraient de manière pressante un traitement. étaient sensibles à un certain nombre de traits communs aux trois théories, et tout particulièrement à

 

Le trait le plus caractéristique de cette conjoncture intellectuelle était selon moi, le flot ininterrompu des confirmations, des observations « vérifiant » les théories en question ; et leurs partisans ne manquaient pas de souligner constamment cet aspect. Nul marxiste ne pouvait ouvrir de journal sans trouver à chaque page des faits oui venaient confirmer sa manière d’interpréter l’histoire : non seulement dans les informations, mais dans la manière même dont celles-ci étaient présentées - révélant l’orientation de classe du journal - et surtout, bien évidemment, dans ce que celui-ci, omettait de dire. Les analystes freudiens insistaient sur le fait que leurs théories se trouvaient continuellement vérifiées par leurs "observations cliniques". Quant à Adler, une expérience qu’il m’a été donné de faire m’a vivement marqué. Je lui rapportai, en 1919, un cas qui ne me semblait pas particulièrement adlérien, mais qu’il n’eut aucune difficulté à analyser à l’aide de sa théorie des sentiments d’infériorité, sans même avoir vu l’enfant. Quelque peu choqué, je lui demandai comment il pouvait être si affirmatif. Il me répondit : « grâce aux mille facettes de mon expérience » ; alors je ne pus m’empêcher de rétorquer - « avec ce nouveau cas, je présume que votre expérience en comporte désormais mille et une ».

Ce qui me préoccupait, c’était que ses observations antérieures risquaient de n’être pas plus fondées que cette nouvelle observation, que chacune d’elles avait été interprétée à la lumière de l’ « expérience antérieure », mais comptait en même temps comme une confirmation supplémentaire. Que confirmait en réalité l’observation ? Rien de plus que le fait qu’un cas peut être interprété à la lumière de la théorie.

 

Or je remarquai que cela n’avait pas grand sens, étant donné que tous les cas imaginables pouvaient recevoir une interprétation dans le cadre de la théorie adlérienne ou, tout aussi bien, dans le cadre freudien. J’illustrerai ceci à l’aide de deux exemples, très différents, de comportement, celui de quelqu’un qui pousse à l’eau un enfant dans l’intention de le noyer, et celui d’un individu qui ferait le sacrifice de sa vie pour tenter de sauver l’enfant. On peut rendre compte de ces deux cas, avec une égale facilité, en faisant appel à une explication de type freudien ou de type adlérien. Pour Freud, le premier individu souffre d’un refoulement [affectant, par exemple, l’une des composantes de son complexe d’Œdipe], tandis que chez le second, la sublimation est réussie. Selon Adler, le premier souffre de sentiments d’infériorité [qui font peut-être naître en lui le besoin de se prouver à lui-même qu’il peut oser commettre un crime], tout comme le second [qui éprouve le besoin de se prouver qu’il ose sauver l’enfant]. Je ne suis pas parvenu à trouver de comportement humain qui ne se laisse interpréter selon l’une ou l’autre de ces théories. Or c’est précisément cette propriété - la théorie opérait dans tous les cas et se trouvait toujours confirmée - qui constituait, aux yeux des admirateurs de Freud et d’Adler, l’argument le plus convaincant en faveur de leurs théories. Et je commençais à soupçonner que cette force apparente représentait en réalité leur point faible.

[...] Or ce qui est frappant, en l’occurrence, c’est le risque assumé par une prédiction de ce type. Si l’observation montre que l’effet prévu n’apparaît absolument pas, la théorie est tout simplement réfutée. Elle est incompatible avec certains résultats d’observation possibles - en l’espèce, ceux que, avant Einstein, tous les spécialistes eussent escomptés. Il y a là une situation bien différente de celle précédemment décrite, d’où il ressortait que les théories en question étaient compatibles avec les comportements les plus opposés, au point qu’il devenait à peu près impossible de produire un comportement humain qu’on ne pût revendiquer comme vérification de ces théories.

Ces diverses considérations m’ont conduit, au cours de l’hiver 1919-1920, à certaines conclusions que j’aimerais à présent reformuler.

 1] Si ce sont des confirmations que l’on recherche, il n’est pas difficile de trouver, pour la grande majorité des théories, des confirmations ou des vérifications.

 2] Il convient de ne tenir réellement compte de ces confirmations que si elles sont le résultat de prédictions qui assument un certain risque; autrement dit, si, en l’absence de la théorie en question, nous avions dû escompter un événement qui n’aurait pas été compatible avec celle-ci - un événement qui l’eût réfutée.

 3] Toute « bonne » théorie scientifique consiste à proscrire : à interdire à certains faits de se produire, Sa valeur est proportionnelle à l’envergure de l’interdiction.

 4] Une théorie qui n’est réfutable par aucun événement qui se puisse concevoir est dépourvue de caractère scientifique. Pour les théories, l’irréfutabilité n’est pas [comme on l’imagine souvent] vertu mais défaut.

 5] Toute mise à l’épreuve véritable d’une théorie par des tests constitue une tentative pour en démontrer la fausseté [to falsify] ou pour la réfuter. Pouvoir être testée c’est pouvoir être réfutée ; mais cette propriété comporte des degrés : certaines théories se prêtent plus aux tests, s’exposent davantage à la réfutation que les autres, elles prennent, en quelque sorte, de plus grands risques,

 
6] On ne devrait prendre en considération les preuves qui apportent confirmation que dans les cas où elles procèdent de tests authentiques subis par la théorie en question; on peut donc définir celles-ci comme des tentatives sérieuses, quoique infructueuses, pour invalider [to falsify] telle théorie [j’emploie désormais pour les désigner le terme de « preuves corroborantes »],

 7] Certaines théories, qui se prêtent véritablement à être testées, continuent, après qu’elles se sont révélées fausses, d’être soutenues par leurs partisans - ceux-ci leur adjoignent une quelconque hypothèse auxiliaire, à caractère ad hoc, ou bien en donnent une nouvelle interprétation ad hoc permettant de soustraire la théorie à la réfutation. Une telle démarche demeure toujours possible, mais cette opération de sauvetage a pour contrepartie de ruiner ou, dans le meilleur des cas, d’oblitérer partiellement la scientificité de la théorie [j’ai appelé par la suite ce type de sauvetage théorique « coup de pouce conventionnaliste » ou « stratagème conventionnaliste. »

 On pourrait résumer ces considérations ainsi : « le critère, de la scientificité d’une théorie réside dans la possibilité de l’invalider, de la réfuter ou encore de la tester. »

 

[Popper, La science : conjectures et réfutations, 1953, p.59-65.]

 



[1] Alfred Adler, 1870-1937, médecin et psychanalyste, élève de Freud.

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