JONAS Hans 1903-1993 [01] On reconnaît à l’homme des « droits naturels ». Faut-il envisager d’accorder des droits à la Nature face aux nouvelles donnes des menaces de la technique ?

Publié le par Maltern

φ JONAS Hans 1903-1993 [01]  On reconnaît à l’homme des « droits naturels ». Faut-il envisager d’accorder des droits à la Nature face aux nouvelles donnes des menaces de la technique ?

 
 

 

[Le « droit naturel » prend comme norme la nature ou plus précisément l’idée qu’on s’en fait. Parler de droit de la nature : l’expression est-elle valide ? Peut-on élargir la sphère de la responsabilité et du droit de la personne aux choses ? Si la nature a des droits à la protection quelle[s] nouvelle[s] norme[s] pour fixer les limites de ces nouveaux droits ?]

 

 

 

« 1. La vulnérabilité de la nature - Qu’on considère par exemple, comme première modi­fication majeure survenue à l’image héritée, la vulnérabi­lité critique de la nature par l’intervention technique de l’homme ‑ une vulnérabilité qui n’avait jamais été pres­sentie avant qu’elle ne se soit manifestée à travers les dommages déjà causés. Cette découverte, dont le choc conduisait au concept, et aux débuts d’une science de l’environnement [écologie] modifiait toute la représenta­tion de nous‑mêmes en tant que facteur causal dans le système plus vaste des choses. Par les effets, elle fait apparaître au grand jour que non seulement la nature de l’agir humain s’est modifiée de facto et qu’un objet d’un type entièrement nouveau, rien de moins que la bio­sphère entière de la planète, s’est ajouté à ce pour quoi nous devons être responsables parce que nous avons pou­voir sur lui. Et un objet de quelle taille bouleversante, en comparaison duquel tous les objets antérieurs de l’agir humain ressemblent à des nains ! La nature en tant qu’objet de la responsabilité humaine est certainement une nouveauté à laquelle la théorie éthique doit réfléchir. Quel type d’obligation s’y manifeste ? Est‑ce plus qu’un intérêt utilitaire ? Est‑ce simplement la prudence qui recommande de ne pas tuer la poule aux œufs d’or ou de ne pas scier la branche sur laquelle on est assis ? Mais le « on » qui y est assis et qui tombe peut‑être dans l’abîme sans fond, qui est‑ce ? Et quel est mon intérêt à ce qu’il soit assis ou qu’il tombe ?

 

Pour autant que l’ultime pôle de référence qui fait de l’intérêt pour la conservation de la nature un intérêt moral est le destin de l’homme en tant qu’il dépend de l’état de la nature, l’orientation anthropocentrique de l’éthique classique est encore conservée ici. Mais même dans ce cas, la différence est grande. La clôture de la proximité et de la simultanéité a disparu, emportée par l’extension spatiale et la longueur temporelle des séries causales que la praxis technique met en route, même quand elles sont entreprises en vue de fins rapprochées. Son irréversibilité, alliée à son ordre de grandeur récapi­tulatif, introduit un autre facteur inédit dans l’équation morale. S’y ajoute son caractère cumulatif : ses effets s’additionnent de telle sorte que la situation de l’agir et de l’être ultérieur n’est plus la même que celle du pre­mier acteur mais qu’elle devient progressivement de plus en plus différente et de plus en plus un résultat de ce qui fut déjà fait. Toute éthique traditionnelle comptait seulement sur un comportement non cumulatif. La situation interhumaine fondamentale dans laquelle la vertu doit être éprouvée et où le vice doit se démasquer reste toujours la même, et avec elle chaque acte recom­mence à zéro. […] Mais l’autoprocréation cumulative de la mutation technologique du monde déborde en permanence les conditions de chacun des actes qui y contribuent et elle traverse seulement des situations sans précédent, devant lesquelles les enseigne­ments de l’expérience sont impuissants.

 

2. Le rôle nouveau du savoir en morale

 

 

 

[…] Le gouffre entre la force du savoir prévisionnel et le pouvoir du faire engendre un nouveau problème éthique. Reconnaître l’ignorance devient ainsi l’autre versant de l’obligation de savoir et cette reconnaissance devient ainsi une partie de l’éthique qui doit enseigner le contrôle de soi toujours plus nécessaire de notre pou­voir excessif. Nulle éthique antérieure n’avait à prendre en considération la condition globale de la vie humaine et l’avenir lointain et l’existence de l’espèce elle‑même. Le fait que l’enjeu présent porte précisément là‑dessus exige, pour le dire en un mot, une nouvelle conception des droits et des obligations. […]

 

3. Un droit éthique autonome de la nature ?

 

Et si le nouveau type de l’agir humain voulait dire qu’il faut prendre en considération davantage que le seul intérêt de l’homme ‑ que notre devoir s’étend plus loin et que la limitation anthropocentrique de toute éthique du passé ne vaut plus ? Du moins n’est‑il plus dépourvu de sens de demander si l’état de la nature extra‑humaine, de la biosphère dans sa totalité et dans ses parties qui sont maintenant soumises à notre pouvoir, n’est pas devenu par le fait même un bien confié à l’homme et qu’elle a quelque chose comme une prétention morale à notre égard ‑ non seulement pour notre propre bien, mais également pour son propre bien et de son propre droit. Si c’était le cas, cela réclamerait une révision non négligeable des fondements de l’éthique. Cela voudrait dire chercher non seulement le bien humain, mais également le bien des choses extra‑humaines, c’est‑à‑dire étendre la reconnaissance de « fins en soi » au‑delà de la sphère de l’homme et intégrer cette sollicitude dans le concept du bien humain. Aucune éthique du passé [mise à part la religion] ne nous a préparés à ce rôle de chargés d’affaires ‑ et moins encore la conception dominante de la nature. Cette dernière nous refuse même décidément tout droit théorique de penser encore à la nature comme à quelque chose qui mérite le respect puisqu’elle réduit celle‑ci à l’indifférence de la nécessité et du hasard et qu’elle l’a dépouillée de toute la dignité des fins. »

 

 [Hans Jonas, Le Principe responsabilité, Nouvelles dimensions de la responsabilité, trad. J. Greisch, Cerf, 1995, p. 24‑27]

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