Sartre [11] Analyse de la honte : autrui, médiateur entre moi et moi-même. C’est le regard de l’autre qui me fait prendre conscience de moi.

Publié le par Maltern

Sartre [11] Analyse de la honte : autrui, médiateur entre moi et moi-même. C’est le regard de l’autre qui me fait prendre conscience de moi.

En-soi/pour-autrui/pour-soi

 

« Considérons par exemple la honte. Il s’agit d’un mode de conscience dont la structure est identique à toutes celles que nous avons précédemment décrite. Elle est non positionnelle de soi comme honte et, comme telle, c’est un exemple de que les Allemands appellent erlebnis (= un vécu). Elle est accessible à la réflexion. En outre sa structure est intentionnelle : elle est appréhension honteuse de quelque chose, et ce quelque chose, est moi. J’ai honte de ce que je suis. La honte réalise donc une relation intime de moi avec moi : j’ai découvert par la honte un aspect de mon être. Et pourtant, bien que certaines formes complexes et dérivées de la honte puissent apparaître sur le plan réflexif, la honte n’est pas originellement un phénomène de réflexion. En effet quels que soient les résultats que l’on puisse obtenir dans la solitude par la pratique religieuse de la honte, la honte dans sa structure première est honte devant quelqu’un. je viens de faire un geste maladroit ou vulgaire : ce geste colle à moi., je ne le juge ni ne le blâme, je le vis simplement, je le réalise sur le mode du pour-soi ( = la conscience ) Mais voici tout à coup que je lève la tête : quelqu’un était là et m’a vu. Je réalise tout à coup la vulgarité de mon geste et j’ai honte. Il est certain que ma honte n’est pas réflexive, car la présence d’autrui à ma conscience, fût-ce à la manière d’un catalyseur, est incompatible avec une attitude réflexive : dans le champ de ma réflexion je ne puis rencontrer que la conscience qui est mienne. Or autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même : j’ai honte de moi tel que j’apparais à autrui. Et par l’apparition même d’autrui, je suis en mesure de porter un jugement sur moi-même comme un objet, car c’est comme objet que j’apparais à autrui. Mais pourtant cet objet apparu à autrui, ce n’est pas une vaine image dans l’esprit de l’autre. Cette image en effet serait entièrement imputable à autrui et ne saurait me « toucher ». Je pourrais ressentir de l’agacement, de la colère en face d’elle comme devant un mauvais portrait de moi, qui me prête une laideur et une bassesse d’expression que je n’ai pas; mais je ne saurais être atteint jusqu’aux moelles : la honte est par nature reconnaissance. Je reconnais que je suis comme autrui me voit. Il ne s’agit pas de la comparaison de ce que je suis pour moi à ce que je suis pour autrui, comme si je trouvais en moi sur le mode d’être du pour-soi, un équivalent de ce que je suis pour autrui. D’abord cette comparaison ne se rencontre pas en nous, à titre d’opération psychique concrète : la honte est un frisson immédiat qui me parcourt de la tête aux pieds sans aucune préparation discursive. Ensuite cette comparaison est impossible : je ne puis mettre en rapport ce que je suis dans l’intimité sans distance, sans recul, sans perspective du Pour-soi avec cet être injustifiable et en-soi que je suis pour autrui. Il n’y a ici ni étalon, ni table de correspondance. La notion même de vulgarité implique d’ailleurs une relation intermonadique. On n’est pas vulgaire tout seul. Ainsi autrui ne m’a pas seulement révélé ce que j’étais : il m’a constitué sur un type d’être nouveau qui doit supporter des qualifications nouvelles. Cet être n’était pas en puissance en moi avant l’apparition d’autrui, car il n’aurait su trouver de place dans le pour-soi; et même si l’on se plaît à me doter d’un corps entièrement constitué avant que ce corps soit pour les autres, on ne saurait y loger en puissance ma vulgarité et ma maladresse, car elles sont des significations et, comme telles, elles dépassent le corps et renvoient à la fois à un témoin susceptible de les comprendre et à la totalité de ma réalité humaine. Mais cet être nouveau qui apparaît pour autrui ne réside pas en autrui; j’en suis le responsable, comme le montre bien le système éducatif qui consiste à "faire honte" aux enfants de ce qu’ils sont. Ainsi la honte est honte de soi devant autrui; ces deux structures sont inséparables. Mais du même cou, j’ai besoin d’autrui pour saisir à plein toutes les structures de mon être, le Pour-soi renvoie au Pour-autrui. »

 

 [Sartre, L’Etre et le Néant, 1943, p 275]

 

 

Publié dans 02- Conscience

Commenter cet article