SARTRE [20] Je ne suis Moi que reconnu par l’Autre. La conscience de soi, - le Cogito, - n’est pas premier mais présuppose un rapport d’exclusion réciproque et le conflit.

Publié le par Maltern

SARTRE [20] Je ne suis Moi que reconnu par l’Autre. La conscience de soi, - le Cogito, - n’est pas premier mais présuppose un rapport d’exclusion réciproque et le conflit.

Un commentaire de Hegel Maîtrise/servitude.

 

« Ce n’est plus, en effet, à la constitution du monde et de mon « ego » empirique que l’apparition d’autrui est indispensable c’est à l’existence même de ma conscience comme conscience de soi. En tant que conscience de soi, en effet, le Moi se saisit lui­-même. L’égalité « moi = moi » ou « je suis je » est l’expression même de ce fait. […] En effet, cette certitude serait vraie seulement dans la mesure où sa propre existence pour soi lui apparaîtrait comme objet indépendant. Ainsi la conscience de soi est d’abord comme une relation syncrétique et sans vérité entre un sujet et un objet non encore objectivé qui est ce sujet lui‑même.

 

[…] Le médiateur, c’est l’autre. L’autre apparaît avec moi‑même, puisque la conscience de soi est iden­tique avec elle‑même par l’exclusion de tout Autre. Ainsi le fait premier c’est la pluralité des consciences et cette pluralité est réalisée sous forme d’une double et réciproque relation d’exclusion. Nous voilà en présence du lien de négation par intériorité que nous réclamions tout à l’heure. Aucun néant externe et en soi ne sépare ma conscience de la conscience d’autrui, mais c’est par le fait même d’être moi que j’exclus l’autre : l’autre est ce qui m’exclut en étant soi, ce que j’exclus en étant moi.

 

[…] Cela nous permet, en même temps, de définir la manière dont m’apparaît l’Autre : il est ce qui est autre que moi, donc il se donne comme objet inessentiel, avec un caractère de négativité. Mais cet Autre est aussi une conscience de soi. Tel quel il m’apparaît comme un objet ordinaire, immergé dans l’être de la vie. Et c’est ainsi, également, que j’apparais à l’autre : comme existence concrète, sensible et immédiate. Hegel se place ici sur le terrain non de la relation univoque qui va de moi (appréhendé par le cogito) à l’autre, mais de la relation réciproque qu’il définit ‑ « le saisis­sement de soi de l’un dans l’autre ». En effet, c’est seulement en tant qu’il s’oppose à l’autre que chacun est absolument pour soi ; il affirme contre l’autre et vis‑à‑vis de l’autre son droit d’être individualité. Ainsi le cogito lui‑même ne saurait être un point de départ pour la philosophie […] Loin que le problème de l’autre se pose à partir du cogito, c’est, au contraire, l’existence de l’autre qui rend le cogito possible comme le moment abstrait où le moi se saisit comme objet.

 

Ainsi le « moment » que Hegel nomme l’être pour l’autre est un stade nécessaire du développement de la conscience de soi ; le chemin de l’intériorité passe par l’autre. Mais l’autre n’a d’intérêt pour moi que dans la mesure où il est un autre Moi, un Moi‑objet pour Moi et, inversement, dans la mesure où il reflète mon Moi, c’est‑à‑dire en tant que je suis objet pour lui. Par cette nécessité où je suis de n’être objet pour moi que là‑bas, dans l’Autre, je dois obtenir de l’autre la reconnaissance de mon être.

 

[…] Tel j’apparais à l’autre, tel je suis. En outre, puisque l’autre est tel qu’il m’apparaît et que mon être dépend de l’autre, la façon dont je m’apparais ‑ c’est‑à‑dire le moment du développement de ma conscience de moi- dépend de la façon dont l’autre m’apparaît. La valeur de la reconnaissance de moi par l’autre dépend de celle de la reconnaissance de l’autre par moi. En ce sens, dans la mesure où l’autre me saisit comme lié à un corps et immergé dans la vie, je ne suis moi‑même qu’un autre. Pour me faire reconnaître par l’autre, je dois risquer ma propre vie.

 

Risquer sa vie, en effet, c’est se révéler comme non‑lié à la forme objective ou à quelque existence déterminée ; comme non‑lié à la vie. Mais en même temps je poursuis la mort de l’autre. Cela signifie que je veux me faire médier par un autre qui soit seulement autre, c’est‑à‑dire par une conscience dépendante, dont le caractère essentiel est de n’exister que pour une autre. Cela se produira dans le moment même où je risquerai ma vie car j’ai fait, dans la lutte contre l’autre, abstraction de mon être sensible en le risquant ; l’autre, au contraire, préfère la vie et la liberté en montrant ainsi qu’il n’a pas pu se poser comme non‑lié à la forme objective. Il demeure donc lié aux choses externes en géné­ral ; il m’apparaît et s’apparaît à lui‑même comme inessentiel.

 

Il est l’Esclave et je suis le Maître, pour lui c’est moi qui suis l’essence. Ainsi apparaît la fameuse relation « Maître‑esclave » qui devait si profondément influencer Marx. […] Qu’il nous suffise de marquer que l’Esclave est la Vérité du Maître.

 

[…] Ainsi l’intuition géniale de Hegel est ici de me faire dépendre de l’autre en mon être. Je suis, dit‑il, un être pour soi qui n’est pour soi que par un autre. C’est donc en mon cœur que l’autre me pénètre. Il ne saurait être mis en doute sans que je doute de moi‑même puisque « la conscience de soi est réelle seulement en tant qu’elle connaît son écho (et son reflet) dans une autre ». Et comme le doute même implique une conscience qui existe pour soi, l’existence de l’autre conditionne ma tentative pour douter d’elle au même titre que chez Descartes mon existence conditionne le doute méthodique. Ainsi le solipsisme semble définitivement mis hors de combat. »

 

 

 

[Sartre, l’ Etre et le Néant, 1943]

Publié dans 06 - Autrui - L - ES

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