Arendt [02] Machinisme : le rapport homme/outil et homme/machine n’est pas le même.

Publié le par Maltern


Arendt [02] Machinisme : le rapport homme/outil et homme/machine n’est pas le même.

[On se sert d’un outil, par contre, on sert une machine. Une des formes d’aliénation de l’ouvrier qui d’agent devient opérateur.]

 

 

 

« La différence décisive entre les outils et les machines trouve peut-être sa meilleure illus­tration dans la discus­sion apparemment sans fin sur le point de savoir si l’homme doit « s’adapter » à la machine ou la machine s’adapter à la « nature » de l’homme. Nous avons donné au premier chapitre la princi­pale raison expliquant pourquoi pareille discus­sion ne peut être que stérile : si la condition humaine consiste en ce que l’homme est un être conditionné pour qui toute chose, donnée ou fabriquée, devient immédiatement condition de son existence ultérieure, l’homme s’est « adapté » à un milieu de machines dès le moment où il les a inventées. Elles sont certainement devenues une condition de notre existence aussi inaliénable que les outils aux époques précédentes. L’intérêt de la discussion à notre point de vue tient donc plutôt au fait que cette question d’adaptation puisse même se poser. On ne s’était jamais demandé si l’homme était adapté ou avait besoin de s’adapter aux outils dont il se servait : autant vouloir l’adapter à ses mains. Le cas des machines est tout différent. Tandis que les outils d’artisanat à toutes les phases du pro­cessus de l’œuvre restent les serviteurs de la main, les machines exigent que le travailleur les serve et qu’il adapte le rythme naturel de son corps à leur mouvement mécanique. Cela ne veut pas dire que les hommes en tant que tels s’adaptent ou s’asservissent à leurs machines : mais cela signi­fie bien que pendant toute la durée du travail à la machine, le processus mécanique remplace le rythme du corps humain. L’outil le plus raffiné reste au service de la main qu’il ne peut ni guider ni remplacer. La machine la plus primitive guide le travail corporel et éventuellement le remplace tout à fait. »

 

[Arendt, Condition de l’homme moderne, 1949, trad. Fradier, Calmann-Lévy, 61-63, p. 165]

 

 

 

 

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