☼ LÉVINAS Emmanuel 1906-1995 [01a] Le visage de l’autre comme rapport d’emblée éthique.

Publié le par Maltern


LÉVINAS Emmanuel 1906-1995  [01a] Le visage de l’autre comme rapport d’emblée éthique.

 

Sa Pauvreté et sa Hauteur m’ouvrent à l’expérience de la « responsabilité pour autrui »

 
 

 

Ph.N. – […] En quoi consiste et à quoi sert cette phénoménologie du visage, c’est‑à‑dire cette analyse de ce qui se passe quand je regarde autrui face à face ?

 

E. L ‑ Je ne sais si l’on peut parler de « phénoménologie » du visage, puisque la phénoménologie décrit ce qui apparaît. De même, je me demande si l’on peut parler d’un regard tourné vers le visage, car le regard est connaissance, perception. Je pense plutôt que l’accès au visage est d’emblée éthique. C’est lorsque vous voyez un nez, des yeux, un front, un menton, et que vous pouvez les décrire, que vous vous tournez vers autrui comme vers un objet.[1] La meilleure manière de rencontrer autrui, c’est de ne pas même remarquer la couleur de ses yeux ! Quand on observe la couleur des yeux, on n’est pas en relation sociale avec autrui. La relation avec le visage peut certes être dominée par la perception, mais ce qui est spécifiquement visage, c’est ce qui ne s’y réduit pas.

 

Il y a d’abord la droiture même du visage, son exposition droite, sans défense. La peau du visage est celle qui reste la plus nue, la plus dénuée. La plus nue, bien que d’une nudité décente. La plus dénuée aussi : il y a dans le visage une pauvreté essentielle ; la preuve en est qu’on essaie de masquer cette pauvreté en se donnant des poses, une contenance. Le visage est exposé, menacé, comme nous invitant à un acte de violence. En même temps, le visage est ce qui nous interdit de tuer.

 

Ph N. ‑ Les récits de guerre nous disent en effet qu’il est difficile de tuer quelqu’un qui vous regarde de face.

 

E. L ‑ Le visage est signification, et signification sans contexte. Je veux dire qu’autrui, dans la rectitude de son visage, n’est pas un personnage dans un contexte. D’ordinaire, on est un « personnage » : on est professeur à la Sor­bonne, vice‑président du Conseil d’Etat, fils d’Un tel, tout ce qui est dans le passeport, la manière de se vêtir. De se présenter. Et toute signification au sens habituel du terme, est relative à un tel contexte : le sens de quelque chose tient dans sa relation à autre chose. Ici, au contraire, le visage est sens à lui seul. Toi, c’est toi. En ce sens, on peut dire que le visage n’est pas « vu ». Il est ce qui ne peut devenir un contenu, que votre pensée embrasserait ; il est l’incontenable, il vous mène au‑delà. C’est en cela que la signification du visage le fait sortir de l’être en tant que corrélatif d’un savoir. Au contraire, la vision est recherche d’une adéquation ; elle est ce qui par excellence absorbe l’être. Mais la relation au visage est d’emblée éthique. Le visage est ce qu’on ne peut tuer, ou du moins ce dont le sens consiste à dire : « Tu ne tueras point. Le meurtre, il est vrai, est un fait banal : on peut tuer autrui ; l’exigence éthique n’est pas une nécessité ontologique. L’interdiction de tuer ne rend pas le meurtre impossible, même si l’autorité de l’interdit se maintient dans la mauvaise conscience du mal accompli.

 

Ph.N. - Autrui est visage; mais autrui également, me parle, et je lui parle. Est‑ce que le discours humain n’est pas aussi une façon de rompre ce que vous appelez « totalité » ?

 

E. L. ‑ Certainement. Visage et discours sont liés. Le visage parle. Il parle, en ceci que c’est lui qui rend possible et commence tout discours. J’ai refusé tout à l’heure la notion de vision pour décrire la relation authentique avec autrui; c’est le discours et, plus exactement, la réponse ou la responsabilité, qui est cette relation authentique.

 

Ph. N. ‑ Mais puisque la relation éthique est au‑delà du savoir, et que d’autre part elle est authentiquement assumée par le discours. C’est donc que le discours lui‑même n’est pas quelque chose de l’ordre du savoir ?

 

E. L ‑ J’ai toujours distingué, en effet, dans le discours, le dire et le dit. Que le dire doive comporter un dit est une nécessité du même ordre que celle qui impose une société, avec des lois, des institutions et des relations sociales. Mais le dire, c’est le fait que devant le visage je ne reste pas simplement là à le contempler, je lui réponds. Le dire est une manière de saluer autrui, mais saluer autrui, c’est déjà répondre de lui. Il est difficile de se taire en présence de quelqu’un; cette difficulté a son fondement ultime dans cette signification propre du dire, quel que soit le dit. Il faut parler de quelque chose, de la pluie et du beau temps, peu importe, mais parler, répondre à lui et déjà répondre de lui.[2]

 

Ph. N. ‑ Dans le visage d’autrui, il y a, dites-vous, une a « élévation », une «hauteur ». Autrui est plus haut que moi. Qu’entendez‑vous par là ?

 

E. L. ‑ Le « Tu ne tueras point » est la première parole du visage. Or c’est un ordre. Il y a dans l’apparition du visage un commandement, comme si un maître me parlait. Pourtant, en même temps, le visage d’autrui est dénué; c’est le pauvre pour lequel je peux tout et à qui je dois tout. Et moi, qui que je sois, mais en tant que « première personne », je suis celui qui se trouve des ressources pour répondre à l’appel.[3]

 

Ph. N. ‑ On a envie de vous dire : oui, dans certains cas... Mais dans d’autres, au contraire la rencontre d’autrui se fait sur le mode de la violence de la haine et du dédain.

 

E. L. ‑ Certes. Mais je pense que quelle que soit la motivation qui explique cette inversion, l’analyse du visage telle que je viens de la faire, avec la maîtrise d’autrui et sa pauvreté, avec ma soumission et ma richesse, [4] est première. Elle est le présupposé de toutes les relations humaines. S’il n’y avait pas cela, nous ne dirions même pas, devant une porte ouverte : « Après vous, Monsieur ! » C’est un « Après vous, Monsieur ! » originel que j’ai essayé de décrire.

 

Vous avez parlé de la passion de haine. Je craignais une objection beaucoup plus grave : comment se fait‑il qu’un puisse punir et réprimer ? Comment se fait‑il qu’il y ait une justice ? Je réponds que c’est le fait de la multiplicité des hommes, la présence du tiers à côté d’autrui qui conditionnent les lois et instaure la justice. Si je suis seul avec l’autre, je lui dois tout ; mais il y a le tiers. Est‑ce que je sais ce que mon prochain est par rapport au tiers ? Est-ce que je sais si le tiers est en intelligence avec lui ou sa victime ? Qui est mon prochain ? Il faut par conséquent peser, penser, juger, en comparant l’incomparable.[5] La relation interpersonnelle que j’établis avec autrui, je dois l’établir aussi avec les autres hommes; il y a donc il y a donc nécessité de modérer ce privilège d’autrui ; d’ou la justice. Celle‑ci, exercée par les institutions, qui sont inévitables, doit toujours être contrôlée par la relation interpersonnelle initiale.[6]

 

[…] Ph. N. ‑ Mais autrui n’est‑il pas aussi responsable à mon égard ?

 

E. L ‑ Peut‑être, mais ceci est son affaire. Un des thèmes fondamentaux, dont nous n’avons pas encore parlé, de Totalité et infini, est que la relation intersubjective est une relation non symétrique. En ce sens je suis responsable d’autrui sans attendre la réciproque, dût-il m’en coûter la vie. La réciproque, c’est son affaire. C’est précisément dans la mesure où entre autrui et moi la relation n’est pas réciproque, que je suis sujétion à autrui; et je suis « sujet » essentiellement en ce sens. C’est moi qui supporte tout. Vous connaissez cette phrase de Dostoïevski : « Nous sommes tous coupables de tout et de tous devant tous, et moi plus que les autres. »[7] Non pas à cause de telle ou telle culpabilité effectivement mienne, à cause de fautes que j’aurais commises; mais parce que je suis responsable d’une responsabilité totale, qui répond de tous les autres et de tout chez les autres, même de leur responsabilité. Le moi a toujours une responsabilité de plus que tous les autres. »

 

[Emmanuel Lévinas, Entretien France-Culture avec Philippe Nemo, février 1981, éditions Fayard]

 


[1] Connaître c’est ramener à du connu, du déjà vu, à de l’identique et donc du commun. C’est également une attitude qui cherche à “saisir” par des concepts et dne se laisse pas aller à une “rencontre”.

[2] La parole ne se réduit pas à son message, voir fonction de contact ou “phatique” chez Jakobson à la quelle Lévinas donne une dimension éthique.

[3] Au sens où dans une rencontre en face à face je suis la personne qui prime, qui est première sur toute autre préoccupation.

[4] C’est parce qu’il est pauvre que l’autre est celui qui me demande et donc qu’il est plus haut que moi, qu’il me “maîtrise” puisqu’il faut que je lui réponde. Mais qu’il m’enrichit puisqu’il faut que je réponde et invente réponse à son attente. Comparer à Sartre où la relation de “maîtrise” est conflictuelle : l’autre me juge et m’écrase, ce n’est qu’en me relevant qu’il me fortifie;

[5] Exemple quel critères pour dire que l’on doit plus, que l’on se doit plus à l’un qu’à l’autre ? D’une justice faite de règles pour éviter de “privilégier” injustement l’un ou l’autre. La question ne se pose que si la rencontre est à plus que deux.

[6] Un juge de l’institution judiciaire se doit donc d’être d’abord une personne face à l’accusé, puis un juge car l’accusé n’est pas seul au monde. Quels dispositifs l’institution judiciaire possède pour remplir cette double fonction : relation de personne mais aussi de “justiciables” ?

[7] Les Frères Karamazov, La Pléiade, p.310

Publié dans 06 - Autrui - L - ES

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