Merleau-Ponty [08] La conscience de notre corps propre est une condition de la perception. Exemple de la perception d’un cube.

Publié le par Maltern


Merleau-Ponty [08] La conscience de notre corps propre est une  condition de la perception. Exemple de la perception d’un cube.

 

[La conscience que nous avons de notre corps propre, et de ses mouvements possibles, conditionne notre perception du monde. La représentation du monde est, en effet, toujours en partie une reconstruction fondée sur un «schéma corporel».]

 

 

 

« Le corps propre [1] est dans le monde comme le cœur dans l’organisme : il maintient continuellement en vie le spectacle visible, il l’anime et le nour­rit intérieurement, il forme avec lui un système. Quand je me promène dans mon appartement, les différents aspects sous lesquels il s’offre à moi ne sauraient m’apparaître comme les profils d’une même chose si je ne savais pas que chacun d’eux représente l’appartement vu d’ici ou vu de là, si je n’avais conscience de mon propre mouvement, et de mon corps comme identique à travers les phases de ce mouvement. Je peux évidemment survoler en pensée l’appartement, l’imaginer ou en dessiner le plan sur le papier, mais même alors je ne saurais saisir l’unité de l’objet sans la médiation de l’expérience corporelle, car ce que j’appelle un plan n’est qu’une perspective plus ample : c’est l’appartement «vu d’en haut», et si je peux résumer en lui toutes les perspectives coutumières, c’est à condition de savoir qu’un même sujet incarné[2] peut voir tour à tour de différentes positions. On répondra peut‑être qu’en replaçant l’objet dans l’expérience corporelle comme l’un des pôles de cette expérience, nous lui ôtons ce qui fait justement son objectivité[3]. Du point de vue de mon corps, je ne vois jamais égales les six faces du cube, même s’il est en verre, et pourtant le mot «cube» a un sens, le cube lui-même, le cube en vérité, au‑delà de ses apparences sensibles, a ses six faces égales. A mesure que je tourne autour de lui, je vois la face frontale, qui était un carré, se déformer, puis disparaître, pendant que les autres côtés apparaissent et deviennent chacun à leur tour des carrés. Mais le déroulement de cette expérience n’est pour moi que l’occasion de penser le cube total avec ses six faces égales et simultanées, la structure intelligible qui en rend raison. Et même, pour que ma promenade autour du cube motive le jugement «voici un cube», il faut que mes déplacements soient eux-mêmes repérés dans l’espace objectif et, loin que l’expérience du mouvement propre conditionne la position d’un objet, c’est au contraire en pensant mon corps lui-même comme un objet mobile que je puis déchiffrer l’apparence per­ceptive et construire le cube vrai.[4] »

 

[Maurice Merleau‑Ponty, Phénoménologie de la perception, 1945, coll. «Tel», p. 235‑236.]

 
 

 


[1] Le corps qui est mien, dont je fais directement l’expérience.

[2] « incarné » qui est dans la chair, référence à la notion religieuse d’incarnation, mélange de l’esprit et du corps.

[3] Si notre corps conditionne nos représentations, ne sont-elles pas condamnées à être subjectives ? M.-P. répond que la représentation « objective » est une construction de la pensée qui s’élabore à partir d’une expérience des mouvements du corps dans le monde. Sans cette expérience il n’y aurait pas de représentation.

[4] La construction de l’image vraie suppose que j’intègre dans ma représentation la mémoire des mouvements de mon corps autour du cube.

 

Publié dans 03- Perception L ES

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