LÉVI-STRAUSS Claude 1908 [02] La règle et la norme : ce qui distingue la culture de la nature.

Publié le par Maltern

LÉVI-STRAUSS Claude 1908 [02] La règle et la norme : ce qui distingue la culture de la nature.

 

Le cas de la prohibition de l’inceste et le problème qu’il pose…

 

[Contrairement à Lucien Malson, Claude Lévi‑Strauss ne croit pas à l’inexistence d’une nature humaine, mais souligne qu’il est difficile de distinguer, dans une analyse réelle, les domaines respectifs de la nature et de la culture. Il propose une définition méthodologique des deux termes : la nature est caractérisée par l’universalité, la culture par la règle. « La prohibition de l’inceste est le processus par lequel la nature se dépasse elle-même… » à la fois universelle elle existe partout, et réglée : elle existe partout différemment.]

 

 

 

« Cette absence de règles semble apporter le critère le plus sûr qui per­mette de distinguer un processus naturel d’un processus culturel. Rien de plus suggestif, à cet égard, que l’opposition entre l’attitude de l’enfant, même très jeune, pour qui tous les problèmes sont réglés par de nettes distinctions, plus nettes et plus impératives, parfois, que chez l’adulte, et les relations entre les membres d’un groupe simien[1] , tout entières abandonnées au hasard et à la rencontre, où le comportement d’un sujet n’apprend rien sur celui de son congénère, où la conduite du même indi­vidu aujourd’hui ne garantit en rien sa conduite du lendemain. C’est, en effet, qu’il y a un cercle vicieux à chercher dans la nature l’origine de règles institutionnelles qui supposent ‑ bien plus, qui sont déjà ‑ la culture, et dont l’instauration au sein d’un groupe peut difficilement se concevoir sans l’intervention du langage. La constance et la régularité existent, à vrai dire, aussi bien dans la nature que dans la culture. Mais, au sein de la première, elles apparaissent précisément dans le domaine où, dans la seconde, elles se manifestent le plus faiblement, et inversement. Dans un cas, c’est le domaine de l’hérédité biologique, dans l’autre celui de la tradition externe. On ne saurait demander à une illusoire continuité entre les deux ordres de rendre compte des points par lesquels ils s’opposent.

 

Aucune analyse réelle ne permet donc de saisir le point du passage entre les faits de nature et les faits de culture, et le mécanisme de leur articulation. Mais la discussion précédente ne nous a pas seulement apporté ce résultat négatif ; elle nous a fourni, avec la présence ou l’absence de la règle dans les comportements soustraits aux déterminations instinctives, le critère le plus valable des attitudes sociales. Partout où la règle se manifeste, nous savons avec certitude être à l’étage de la culture. Symé­triquement, il est aisé de reconnaître dans l’universel le critère de la nature. Car ce qui est constant chez tous les hommes échappe nécessairement au domaine des coutumes, des techniques et des institutions par lesquelles leurs groupes se différencient et s’opposent. A défaut d’analyse réelle, le double critère de la norme et de l’universalité apporte le principe d’une analyse idéale, qui peut permettre ‑ au moins dans certains cas et dans certaines limites – d’isoler les éléments naturels des éléments culturels qui interviennent dans les synthèses de l’ordre le plus complexe. Posons donc que tout ce qui est universel, chez l’homme, relève de l’ordre de la nature et se caractérise par la spontanéité, que tout ce qui est astreint à une norme appartient à la culture et présente les attributs du relatif et du particulier. Nous nous trouvons alors confrontés avec un fait, ou plutôt un ensemble de faits, qui n’est pas loin, à la lumière des défini­tions précédentes, d’apparaître comme un scandale : nous voulons dire cet ensemble complexe de croyances, de coutumes, de stipulations et d’institutions que l’on désigne sommairement sous le nom de prohibi­tion de l’inceste. Car la prohibition de l’inceste présente, sans la moindre équivoque, et indissolublement réunis, les deux caractères où nous avons reconnu les attributs contradictoires de deux ordres exclusifs : elle cons­titue une règle, mais une règle qui, seule entre toutes les règles sociales, possède en même temps un caractère d’universalité[2]. Que la prohibition de l’inceste constitue une règle, n’a guère besoin d’être démontré ; il suffira de rappeler que l’interdiction du mariage entre proches parents peut avoir un champ d’application variable selon la façon dont chaque groupe définit ce qu’il entend par proche parent ; mais que cette interdic­tion, sanctionnée par des pénalités sans doute variables, et pouvant aller de l’exécution immédiate des coupables à la réprobation diffuse, parfois seulement à la moquerie, est toujours présente dans n’importe quel groupe social. »

 

[C. Lévi‑Strauss, Les structures élémentaires de la parenté, 1947, Mouton, 1967, pp. 9‑10]

 

 

 

 

 


[1] Groupe composé de singes.

[2] «Si l’on demandait à dix ethnologues contemporains d’indiquer une institution humaine universelle, il est probable que neuf choisiraient la prohibition de l’inceste ; plusieurs l’ont déjà formellement désignée comme la seule institution universelle[A. L. Kroeber, ethnologue in Totem an Taboo in Retrospect, American Journal of Sociology, vol. 45, no 3, 1939, p. 448.]

 

Publié dans 08 - LA CULTURE

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