Ricœur [01] Herméneutique : Le symbolisme est un discours indirect plus large que l’analogie. Ex de la symbolique du mal

Publié le par Maltern

Ricœur [01] Herméneutique : Le symbolisme est un discours indirect plus large que l’analogie.  Ex de la symbolique du mal

 

« En unifiant toutes les fonctions de médiation sous le titre du symbolique, Cassirer donne à ce concept une amplitude égale à celle des concepts de réalité d’une part, de culture d’autre part; ainsi se dissipe une distinction fondamentale, qui constitue à mes yeux une véritable ligne de partage: entre les expressions univoques et les expressions multivoques. C’est cette distinction qui crée le problème herméneutique. Aussi bien la philosophie lin­guistique anglo‑saxonne se chargera de nous rappeler cette division du champ sémantique. Si nous appelons symbolique la fonction signifiante dans son ensemble, nous n’avons plus de mot pour désigner ce groupe de signes dont la texture intentionnelle appelle une lec­ture d’un autre sens que le sens premier, littéral, immédiat. Il m’a semblé que le problème de l’unité du langage ne pouvait être valablement posé avant d’avoir donné consistance à un groupe d’expressions qui ont en commun de désigner un sens indirect dans et par un sens direct et qui appellent de cette façon quelque chose comme un déchiffrage, bref, au sens précis du mot, une interprétation. Vouloir dire autre chose que ce que l’on dit, voilà la fonction symbolique.

 

J’ai rencontré pour ma part ce problème du symbole dans l’étude sémantique que j’ai consacrée à l’aveu du mal. Je remarquai qu’il n’existe pas de discours direct de l’aveu, mais que le mal – qu’il s’agisse du mal subi ou du mal commis ‑ est toujours confessé par le moyen d’expressions indirectes empruntées à la sphère quotidienne de l’expérience et qui ont ce caractère remarquable de désigner analogiquement une autre expérience que nous appellerons provisoirement expérience du sacré. Ainsi, dans la forme archaïque de l’aveu, l’image de la tache ‑ la tache qu’on enlève, qu’on lave, qu’on efface, ‑ désigne analogiquement la souillure comme situation du pécheur dans le sacré. Qu’il s’agisse d’une expression symbolique, les expressions et les conduites correspondantes de la puri­fication le confirment à l’envi; aucune de ces conduites ne se réduit à un simple lavage physique; chacune renvoie à l’autre sans épuiser son sens dans un geste matériel; brûler, cracher, enfouir, laver, expulser : autant de conduites qui s’équivalent ou se substituent, tout en désignant chaque fois autre chose, à savoir la restauration de l’intégrité, de la pureté. Toutes les révolutions du sentiment et de l’expérience du mal peuvent ainsi être jalonnées par des révolutions sémantiques : j’ai montré comment on passe ainsi au vécu du péché et de la culpabilité par une série de promotions symboliques, jalonnées par les images de la déviation, de la voie courbe, de l’errance, de la rébellion, puis par celle du poids, du fardeau, de la coulpe, enfin par celle de l’esclavage qui les englobe toutes.

 

C’est ici que nous sommes tentés par une définition qui risque cette fois d’être trop étroite. Elle nous est suggérée par quelques‑uns de nos exemples. Elle consiste à carac­tériser le lien du sens au sens, dans le symbole, par l’analogie. Pour reprendre les exem­ples de la symbolique du mal, n’y‑a‑t‑il pas entre la tache et la souillure, entre la déviation et le péché, entre le fardeau et la coulpe une analogie qui serait en quelque sorte l’analogie du physique et de l’existentiel ? N’y a‑t‑il pas aussi une analogie entre l’immensité du ciel et l’infini de l’être, quoi que cela signifie ? L’analogie n’est‑elle pas à la racine des « cor­respondances » que chante le poète ? Cette définition n’a‑t‑elle pas l’autorité du platonisme du néo‑platonisme et des philosophies de l’analogie de l’être ?

 

Je penserais plutôt que l’analogie n’est qu’une des relations mises en jeu entre le sens manifeste et le sens latent. La psychanalyse, on le verra, a mis à découvert une variété de procédés d’élaboration qui s’intercalent entre le sens apparent et le sens latent. Le travail du rêve est singulièrement plus complexe que la classique voie de l’analogie; de même Nietzsche et Marx ont dénoncé de multiples ruses et falsifications du sens. Tout notre problème herméneutique, comme on dira dans le prochain chapitre, procède de cette double possibilité d’un rapport analogique en quelques sorte innocent ou d’une distor­sion, si j’ose dire, retorse. C’est cette polarité du symbole qui nous occupera dans la dis­cussion de l’interprétation psychanalytique. Il nous suffit de l’avoir une fois aperçue pour chercher une définition du symbole plus étroite que la fonction symbolique de Cassirer et plus large que l’analogie de la tradition platonicienne et du symbolisme littéraire.

 

C’est pour arbitrer cette discordance entre une définition trop « longue» et une définition trop «courte » que je propose de délimiter le champ d’application du concept de symbole par référence à l’acte d’interprétation. Je dirai qu’il y a symbole là où l’expression linguis­tique se prête par son double sens ou ses sens multiples à un travail d’interprétation. Ce qui suscite ce travail c’est une structure intentionnelle qui ne consiste pas dans le rapport du sens à la chose, mais dans une architecture du sens, dans un rapport du sens au sens, du sens second au sens premier, que ce rapport soit ou non d’analogie, que le sens premier dissimule ou révèle le sens second. »

 
 
 

[Paul Ricœur, De l’Interprétation, 1965, pp. 21‑22 et 25‑26, ed. Seuil. ]

 
 
 
 
 
 
 


Voyez l’analogie entre le physique observable, matériel, et ce qui est de l’odre du pensable et du vécu affectif.

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