GRANGER Gilles Gaston né en 1920 [01] La science à encore recours à l’explication par les fins en biologie.

Publié le par Maltern

GRANGER Gilles Gaston né en 1920 [01] La science à encore recours à l’explication par les fins en biologie.

La forme finale d’un organisme comme principe de son organisation n’est pas forcément une illusion anthropomorphique.

 

[Forgée par Aristote, l’explication par les fins consiste à poser que l’état final détermine et oriente le cours des processus naturels. Mais la science moderne ne peut concevoir qu’un effet précède la cause. La relecture des écrits du philosophe s’avère néanmoins féconde pour éclairer le sens de questions actuelle.]

 
 
 

« Il s’agit [alors]de l’explication par les fins des phénomènes naturels, explication aujourd’hui unanimement rejetée pour la nature inanimée, mais peut-être encore souvent présente pour les phénomènes de la vie, sous des formes au moins latentes.

 

[…] Chez Aristote, la notion de finalité, qui est relation de la connaissance ou de l’existence d’un objet à une fin (telos), doit être comprise à deux niveaux : d’une part, c’est une relation de causalité qui s’exerce au niveau même des objets et des événements que l’on décrit; d’autre part, c’est, pour ainsi dire à un méta-niveau, une propriété fondamentale de la pensée de ces objets, relative à leur essence.

 

[…] Il convient d’abord de reprendre quelques points essentiels concernant la finalité comme cause. Au livre II de la Physique (194 a 14), […] Aristote énumère quatre causes : la cause matérielle ; la cause formelle : la forme (eidos) ou le modèle (paradeigma) ; la cause motrice, à savoir le « principe du changement et du repos » ; en dernier lieu, la fin (telos), c’est-à-dire « ce en vue de quoi » (to tou eneka). Il donne alors l’exemple de la santé comme cause finale de la promenade, ajoutant que les «intermédiaires» tels les remèdes, l’amaigrissement, la purgation dépendent de la même cause finale.

 
 
 

[La finalité d’un être est la réalisation de son essence chez Aristote elle est plus ou moins parfaitement réalisée]

 
 
 

Quand il a introduit les quatre causes, Aristote avait noté que « l’essence (to ti esti) et la finalité (to tou eneka) ne font qu’un » (198 a 24). Elles se distinguent bien en effet en tant qu’espèces déterminées de causes des êtres et des événements, sur le plan de ce qui se produit. Mais tout être en tant qu’il réalise son essence a une finalité propre, une sorte de supra-cause quel que soit son degré de complexité, d’organisation. Il tend en ce sens à être « parfait » : teleios, mot dont la racine est telos, «fin». C’est ce que nous appelons la signification ontologique dominante de la finalité.

 

La distinction apparaît dans la définition et le commentaire du mot « nature » (phusis). Une nature, du point de vue de la production des phénomènes, c’est « ce qui croît » (phuetai), ce qui a une genèse (Métaphysique, D 1014 b 1) ; mais c’est fondamentalement « ce dont dérive le mouvement premier d’un être, qui lui est propre en soi et pour soi » (ibid.). La finalité aristotélicienne désigne donc un mode particulier de causalité que décrira la Physique selon les différents degrés d’organisation, depuis l’état inorganisé des éléments matériels jusqu’aux états hiérarchisés des «âmes» (psuchai) : âme motrice, âme sensible, âme intellectuelle. Mais il s’agit toujours pour chaque nature d’une fin plus ou moins parfaitement réalisée. L’être suprême, le dieu lui-même, objet d’une science spéciale - la théologie, qui est partie de la métaphysique -, n’est pas une nature qui se produit, mais est finalité parfaite. En lui ne se distinguent pas les différentes espèces de causalité ; seule est présente la finalité, car il est sa propre fin actuelle, en même temps que la fin ultime des natures.

 
 
 

[La finalité en biologie peut être une explication purement verbale]

 

On peut donc dire que l’aspect anthropomorphique des causes finales, supposant la pensée d’un but à atteindre, est éliminé de leur présentation dans la physique, science des natures, mais pas, bien entendu, dans les sciences poiétiques (de poièsis, production d’une oeuvre) et pratiques qui traitent des actions humaines, pour ne réapparaître pleinement que dans l’idée du dieu.

 

Dans quelle mesure la biologie moderne accepte-t-elle ou rejette-t-elle la finalité ? La distinction aristotélicienne nous permettra peut-être de dissocier en ce cas ce qu’on peut appeler une « bonne » d’une « mauvaise » finalité, cette dernière, qui introduit dans la science du vivant un anthropomorphisme indésirable, produisant une connaissance illusoire.

 

Prenons d’abord le cas du problème posé au biologiste par le rapport du germe à l’être développé. L’idée, calquée sur l’expérience psychologique de l’acte volontaire, d’une vertu dynamique présente au germe - dont la nature spécifique serait radicalement irréductible aux propriétés mécaniques ou chimiques de la matière - est longtemps demeurée la seule interprétation « vitaliste », et même plus ou moins clairement «mentaliste», d’une espèce d’anticipation par le germe de la forme finale. Or cette finalité au sens aristotélicien de cause finale n’a jamais conduit qu’à des explications verbales.

 
 
 

[Mais la finalité comme réalisation d’une Essence n’est pas exclue en biologie génétique]

 

C’est l’idée de génome puis son observation effective comme partie anatomique qui ont concrétisé l’hypothèse de procédures physico-chimiques correspondant à la production des éléments organiques. Certes demeure encore largement mystérieux le processus de structuration de ces éléments en organes et en individus vivants. Mais on n’a plus recours, pour masquer cette ignorance, à la causalité finale qu’exercerait l’image anticipatrice de l’être développé. La « bonne » notion de finalité qui subsiste est du second type aristotélicien; elle consiste en l’hypothèse d’un système matériellement présent dans le germe dont il faudrait mettre en lumière des propriétés dynamiques différentes de celles de ses parties, répondant objectivement au terme métaphysique de « réalisation d’une essence.

 
 
 

[La notion de « plan » ou de « programme » comme subsistance d’un finalisme formel]

 

[…] Aujourd’hui, c’est au niveau de la génétique, de la biochimie et de la biologie moléculaire que sont posés les problèmes essentiels du mécanisme physico-chimique des modifications et des transmissions de caractères pouvant expliquer les variations individuelles du vivant. Et même, objectif sans doute encore lointain, la formation des espèces. Cependant, le mathématicien René Thom a pensé pouvoir constituer une science des formes (organiques et même inanimées) qui concilierait l’idée de causalité physico-chimique avec la notion de méta-finalité telle que nous l’avons présentée chez Aristote. Ainsi écrit-il « Il est légitime de dire […] que tout microphénomène intérieur à l’être vivant a lieu conformément au « plan » ou au « programme » global ; mais il est non moins correct d’affirmer que l’évolution de tous ces sous-systèmes s’effectue uniquement sous l’action d’un déterminisme local - en principe réductible aux forces de la physico-chimie »

 

[…]La théorie de René Thom est sans doute celle qui réinvestit et redynamise le mieux l’idée aristotélique de finalité dans la pensée scientifique moderne. Mais il nous a semblé, plus généralement, qu’une réflexion philosophique sur divers aspects actuels de la science permet de mettre en évidence, d’une part, le rejet d’une conception anthropomorphique de la finalité, calquée sur l’expérience de l’acte humain volontaire ; d’autre part, l’idée d’une détermination de la réalité par les virtualités formelles d’un concept, quoique les savants n’usent plus guère à ce propos du mot d’«essence». Deux traits fondamentaux d’une pensée aristotélicienne de la finalité. »

 

[Gilles Gaston Granger, in Sciences et Avenir, Hors Série, oct/nov 2000 pp 73-77]

 
 

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