FOUCAULT MICHEL 1926-1984 [03] L’aveu et la confession : un rituel qui nous fait « sujet » et nous « assujetti ».

Publié le par Maltern

FOUCAULT MICHEL 1926-1984 [03] L’aveu et la confession : un rituel qui nous fait « sujet » et nous « assujetti ».

« L’homme, en Occident, est devenu une bête d’aveu ».
Le biographique est-il l'expérience d’une libération ou une réponse à une sommation du pouvoir ?

 

[On peut croire que l’idée d’une sphère de l’intimité est une donnée immédiate qui ne doit rien à la culture et l’histoire. Or le regard sur soi est aussi une technique acquise, en particulier à travers le rituel de la confession de l’Eglise catholique. Cette pratique de l’aveu a des effets ambigus : sujétion ? culpabilisation abusive ? ou au contraire libération réelle ou fictive ? Dans notre société, la cure psychanalytique, certaines pratiques de psychologie de groupe telles l’histoire ou le récit de vie, voire certaines émissions de télévision incitent à la pratique publique de l’aveu. Quels en sont les enjeux ? Une autre question que pose le texte c’est le rapport entre l’avoué et le vrai. L’aveu est-il producteur de vérité ?]

 
 
 

« Depuis le Moyen Age au moins, les sociétés occidentales ont placé l’aveu parmi les rituels majeurs dont on attend la production de vérité : réglementation du sacrement de pénitence par le Concile de Latran, en 1215, développement des techniques de confession qui s’en est suivi, recul dans la justice criminelle des procédures accusa­toires, disparition des épreuves de culpabilité (serments, duels, jugements de Dieu) et développement des métho­des d’interrogation et d’enquête, part de plus en plus grande prise par l’administration royale dans la poursuite des infractions et ceci aux dépens des procédés de tran­saction privée, mise en place des tribunaux d’inquisition, tout cela a contribué à donner à l’aveu un rôle central dans l’ordre des pouvoirs civils et religieux.

 

L’évolution du mot «aveu» et de la fonction juridi­que qu’il a désignée est en elle-même caractéristique : de 1’«aveu», garantie de statut, d’identité et de valeur accor­dée à quelqu’un par un autre, on est passé à l’«aveu», reconnaissance par quelqu’un de ses propres actions ou pensées. L’individu s’est longtemps authentifié par la réfé­rence des autres et la manifestation de son lien à autrui (famille, allégeance, protection); puis on l’a authentifié par le discours de vérité qu’il était capable ou obligé de tenir sur lui-même. L’aveu de la vérité s’est inscrit au cœur des procédures d’individualisation par le pouvoir.

 

En tout cas, à côté des rituels de l’épreuve, à côté des cautions données par l’autorité de la tradition, à côté des témoignages, mais aussi des procédés savants d’observa­tion et de démonstration l’aveu est devenu, en Occident, une des techniques les plus hautement valorisées pour produire le vrai. Nous sommes devenus, depuis lors, une société singulièrement avouante. L’aveu a diffusé loin ses effets dans la justice, dans la médecine, dans la pédago­gie, dans les rapports familiaux, dans les relations amou­reuses, dans l’ordre le plus quotidien, et dans les rites les plus solennels; on avoue ses crimes, on avoue ses péchés, on avoue ses pensées et ses désirs, on avoue son passé et ses rêves, on avoue son enfance; on avoue ses maladies et ses misères ; on s’emploie avec la plus grande exacti­tude à dire ce qu’il y a de plus difficile à dire ; on avoue en public et en privé, à ses parents, à ses éducateurs, à son médecin, à ceux qu’on aime; on se fait à soi‑même, dans le plaisir et la peine, des aveux impossibles à tout autre, et dont on fait des livres. On avoue ‑ ou on est forcé d’avouer. Quand il n’est pas spontané, ou imposé par quelque impératif intérieur, l’aveu est extorqué; on le débusque dans l’âme ou on l’arrache au corps. Depuis le Moyen Age, la torture l’accompagne comme une ombre, et le soutient quand il se dérobe : noirs jumeaux Comme la tendresse la plus désarmée, les plus sanglants des pouvoirs ont besoin de confession. L’homme, en Occident, est devenu une bête d’aveu.

 

De là, sans doute une métamorphose dans la littéra­ture : d’un plaisir de raconter et d’entendre, qui était cen­tré sur le récit héroïque ou merveilleux des «épreuves» de bravoure ou de sainteté, on est passé à une littérature ordonnée à la tâche infinie de faire lever du fond de soi­-même, entre les mots, une vérité que la forme même de l’aveu fait miroiter comme l’inaccessible. De là aussi, cette autre manière de philosopher : chercher le rapport fondamental au vrai, non pas simplement en soi‑même ‑ dans quelque savoir oublié, ou dans une certaine trace originaire ‑ mais dans l’examen de soi‑même qui délivre, à travers tant d’impressions fugitives, les certitudes fon­damentales de la conscience. L’obligation de l’aveu nous est maintenant renvoyée à partir de tant de points dif­férents, elle nous est désormais si profondément incor­porée que nous ne la percevons plus comme l’effet d’un pouvoir qui nous contraint; il nous semble au contraire que la vérité, au plus secret de nous-même, ne « demande » qu’à se faire jour; que si elle n’y accède pas, c’est qu’une contrainte la retient, que la violence d’un pouvoir pèse sur elle, et qu’elle ne pourra s’articuler enfin qu’au prix d’une sorte de libération. L’aveu affranchit, le pouvoir réduit au silence ; la vérité n’appartient pas à l’ordre du pouvoir, mais elle est dans une parenté origi­naire avec la liberté ‑ autant de thèmes traditionnels dans la philosophie, qu’une «histoire politique de la vérité» devrait retourner en montrant que la vérité n’est pas libre par nature, ni l’erreur serve, mais que sa pro­duction est tout entière traversée des rapports de pouvoir. L’aveu en est un exemple.

 

Il faut être soi‑même bien piégé par cette ruse interne de l’aveu, pour prêter à la censure, à l’interdiction de dire et de penser, un rôle fondamental ; il faut se faire une représentation bien inversée du pouvoir pour croire que nous parlent de liberté toutes ces voix qui, depuis tant de temps, dans notre civilisation, ressassent la formidable injonction d’avoir à dire ce qu’on est, ce qu’on a fait, ce dont on se souvient et ce qu’on a oublié, ce qu’on cache et ce qui se cache, ce à quoi on ne pense pas et ce qu’on pense ne pas penser. Immense ouvrage auquel l’Occident a plié des générations pour produire ‑ pendant que d’au­tres formes de travail assuraient l’accumulation du capi­tal – l’assujettissement des hommes ; je veux dire leur constitution comme « sujets », aux deux sens du mot. Qu’on s’imagine combien dut paraître exorbitant, au début du XIIIe siècle, l’ordre donné à tous les chrétiens d’avoir à s’agenouiller une fois l’an au moins pour avouer, sans en omettre une seule, chacune de leurs fau­tes. Et, qu’on songe, sept siècles plus tard, à ce partisan obscur venu rejoindre, au fond de la montagne, la résis­tance serbe ; ses chefs lui demandent d’écrire sa vie ; et quand il apporte ces quelques pauvres feuilles, griffon­nées dans la nuit, on ne les regarde pas, on lui dit seule­ment : « Recommence, et dis la vérité. »

 

 [Michel Foucault, La Volonté de savoir, Gallimard, 1976, p. 78 sq.]

 
 
 


Ou « ordalies » Epreuves physiques et tortures à travers lesquelles on laissait à Dieu le soin de juger de la culpabilité ou de l’innocence des victimes.

 

Au moyen âge l’aveu est un écrit qui constate l’engagement du vassal ayant reçu un fief envers son seigneur. L’homme sans aveu était donc celui qui n’étant lié à aucun seigneur ne peut invoquer aucune protection.

 

Pendant la guerre de 40 les partisans luttent autour de Tito contre l’occupant allemand.

 

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