Foucault [02] Le mot : de l’expressivité à la représentation, du cri au langage.

Publié le par Maltern


Foucault [02] Le mot : de l’expressivité à la représentation, du cri au  langage.

 

 « La proposition est au langage ce que la représentation est à la pensée : sa forme à la fois la plus générale et la plus élémentaire puisque, dès qu’on la décompose, on ne rencontre plus le discours, mais ses éléments comme autant de matériaux dispersés. Au-dessous de la proposition, on trouve bien des mots, mais ce n’est pas en eux que le langage s’accomplit. Il est vrai qu’à l’origine l’homme n’a poussé que de simples cris, mais ceux-ci n’ont commencé à être du langage que du jour où ils ont enfermé - ne fût-ce qu’à l’intérieur de leur monosyllabe - un rapport qui était de l’ordre de la proposition. Le hurlement du primitif qui se débat ne se fait mot véritable que s’il n’est plus l’expression latérale de sa souffrance, et s’il vaut pour un jugement ou une déclaration du type «j’étouffe ». Ce qui érige le mot comme mot et le dresse debout au dessus des cris et des bruits, c’est la proposition cachée en lui. Le sauvage de l’Aveyron, s’il n’est pas parvenu à parler, c’est que les mots sont restés pour lui comme les marques sonores des choses et des impressions qu’elles faisaient en son esprit; ils n’avaient point reçu valeur de proposition. Il pouvait bien prononcer le mot « lait » devant le bol qu’on lui offrait; ce n’était là que « l’expression confuse de ce liquide alimentaire, du vase qui le contenait et du désir qui en était l’objet » ; jamais le mot n’est devenu signe représentatif de la chose, car jamais il n’a voulu dire que le lait était chaud, ou prêt, ou attendu. C’est la proposition en effet qui détache le signe sonore de ses immédiates valeurs d’expression, et l’instaure souverainement dans sa possibilité linguistique. Pour la pensée classique, le langage commence là où il y a, non pas expression, mais discours. »

 

[Michel Foucault, Les mots et les choses, 1966, Gallimard, p. I07.]

 
 
 
 


J. Itard, Rapport sur les nouveaux développements de Victor de l’Aveyron 1806, in L Malson , Les Enfants sauvages, 1964, p. 209.

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