CHOMSKY Noam né en 1928 [1] « Performance » et « compétence » Créativité illimitée du langage humain.

Publié le par Maltern

CHOMSKY Noam né en 1928 [1] « Performance » et « compétence » Créativité illimitée du langage humain.

 

[Tout homme qui connaît une langue peut dans cette langue produire des phrases ou comprendre des phrases nouvelles, cette « créativité » illimitée permet de distinguer un système de communication animal (inné, limité) et un langage humain qui témoigne d’une aptitude à symboliser illimitée dans une même langue et même en inventant des langues. Cette réflexion permet de marquer la frontière entre une « intelligence artificielle » ( machine, informatique ) et la raison humaine dont les facultés ( mémoire, calcul…) peuvent cependant être moins puissantes que celles d’une machine.]

 
 
 

« Descartes ne consacre que quelques passages de ses écrits au langage : cependant, dans la formulation de sa conception générale, il attribue un rôle significatif à certaines observations sur la nature du langage. Au long de l’étude approfondie et intensive des limites de l’explication mécanique, qui l’entraîne au-delà de la physique, jusqu’à la physiologie et à la psychologie, Descartes put se convaincre que tous les aspects du comportement animal trouvent leur explication à partir du moment où l’on postule qu’un animal est un automate. […] Or, il arriva à la conclusion que l’homme a des capacités uniques qui ne peuvent être expliquées de façon purement mécaniste, même si, dans une large mesure, on peut donner une explication mécaniste des fonctions et des comportements du corps humain. Le lieu où s’exprime la différence essentielle entre l’homme et l’animal est le langage humain, et en particulier la capacité qu’a l’homme de former de nouveaux énoncés qui expriment des pensées nouvelles, adaptés à des situations nouvelles. De son point de vue, il est facile de concevoir qu’une machine soit tellement faite qu’elle profère des paroles, et même qu’elle en profère quelques-unes à propos des actions corporelles qui causeront quelques changements en ses organes; comme si on la touche en quelque endroit, qu’elle demande ce qu’on veut lui dire; si en un autre, qu’elle crie qu’on lui fait mal, et choses semblables; mais non pas qu’elle les arrange en sa présence, ainsi que les hommes les plus hébétés peuvent faire.

 

Il ne faut pas confondre cette capacité d’utiliser le langage «avec les mouvements naturels qui témoignent les passions, et peuvent être imités par des machines aussi bien que par des animaux ». La différence cruciale est qu’un automate ne pourrait « user des paroles ni d’autres signes en les composant, comme nous faisons pour déclarer aux autres nos pensées ». Cette faculté-là est spécifique de l’homme; elle est indépendante de son intelligence : « car c’est une chose bien remarquable qu’il n’y a point d’hommes si hébétés et si stupides, sans excepter les insensés, qu’ils ne soient capables d’arranger ensemble diverses paroles, et d’en composer un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées; et qu’au contraire il n’y a point d’autre animal, tant parfait et tant heureusement né qu’il puisse être, qui fasse le semblable. »

 

[…] En bref, l’homme possède une faculté propre à son espèce, un type d’organisation intellectuelle unique qui ne peut être attribué à des organes périphériques, ni lié à l’intelligence générale, et qui se manifeste dans ce que nous pourrions appeler « l’aspect créateur » de l’utilisation ordinaire du langage; le propre de cette faculté est d’ouvrir des possibilités sans limite et de ne dépendre d’aucun stimulus. Ainsi, Descartes maintient-il que l’on dispose du langage pour exprimer librement sa pensée, ou pour répondre adéquatement à tout nouveau contexte. Le langage n’est pas déterminé par l’association fixe des paroles à des stimuli externes ou à des états physiologiques (identifiables de façon non circulaire).

 

Présumant qu’il est impossible d’expliquer mécaniquement l’aspect créateur de l’utilisation normale du langage, Descartes en conclut, qu’outre le corps, il faut attribuer à autrui un esprit, substance dont l’essence est la pensée. Les arguments qu’il offre pour attribuer un esprit aux corps qui ressemblent au sien, montrent bien que la substance postulée joue le rôle de « principe créateur », à côté du « principe mécanique » qui rend compte des fonctions du corps. La raison humaine est, en fait, «un instrument universel qui peut servir en toutes sortes de rencontres », tandis que les organes d’un animal ou d’une machine « ont besoin de quelque particulière disposition pour chaque action particulière ».

 

[…] Au niveau de la description la plus élémentaire, on peut dire qu’un langage associe son et sens d’une façon particulière; posséder une langue, c’est être, en principe, capable de comprendre ce qui est dit et de produire un signal doté de l’interprétation sémantique voulue. Mais outre qu’une telle caractérisation élémentaire de la maîtrise du langage reste obscure, elle présente une sérieuse ambiguïté. Il est bien évident que les phrases ont un sens intrinsèque déterminé par la règle linguistique, et qu’une personne qui possède une langue a, d’une certaine manière, intériorisé le système de règles qui détermine et la forme phonétique de la phrase, et son contenu sémantique intrinsèque; cette personne a développé ce que nous appellerons une compétence linguistique spécifique. Mais il est clair également que l’utilisation du langage telle qu’on l’observe - la performance effective - ne reflète pas seulement des relations intrinsèques entre le son et le sens établies par le système des règles linguistiques. La performance implique aussi bien de nombreux autres facteurs. Nous n’interprétons pas ce qui est dit en notre présence par la simple application des principes linguistiques qui déterminent les propriétés phonétiques et sémantiques d’un énoncé. Des considérations extra-linguistiques, portant sur le locuteur et sur la situation, jouent un rôle fondamental lorsqu’il s’agit de déterminer comment le discours est produit, identifié et compris. La performance linguistique, en outre, est régie par des principes de la structure cognitive (par exemple, par les limitations de la mémoire) qui ne sont pas, à proprement parler, des aspects du langage.

 

Afin d’étudier une langue, il faut tenter de dissocier un ensemble de facteurs divers, qui interfèrent avec la compétence sous-jacente pour déterminer la performance effective; le terme technique de « compétence » désigne la capacité qu’a le locuteur-auditeur idéal d’associer son et sens en accord strict avec les règles de sa langue. La grammaire d’une langue, comme modèle de la compétence idéale, établit une certaine relation entre le son et le sens, entre les représentations phonétiques et sémantiques. Nous pouvons dire que la grammaire du langage L engendre un ensemble de couples (s, l), où s est la représentation phonétique d’un certain signal, et l l’interprétation sémantique affectée à ce signal par les règles du langage. Le but premier de l’étude d’une langue particulière est de découvrir cette grammaire. »

 

 [Noam Chomsky, La linguistique cartésienne, suivi de La nature formelle du langage, pp. I8-2I, I25-126, Seuil]

 
 

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