COOPER David 1931- 1956 [01] De la psychiatrie à l’antipsychiatrie : si la maladie mentale est d’origine sociale et familiale, c’est la société qu’il faut réformer.

Publié le par Maltern

COOPER David 1931- 1956 [01]  De la psychiatrie à l’antipsychiatrie : si la maladie mentale est d’origine sociale et familiale, c’est la société qu’il faut réformer.

 

[Ne faut-il pas ramener l’origine des « confusions mentales » du « malade » à la confusion et aux contradictions des impératifs sociaux et familiaux ? La maladie mentale, inadaptation sociale, est d’origine sociale et remet en cause les normes sociales. De la psychiatrie à l’antipsychiatrie et de l’antipsychiatrie à la nécessité de la révolution…]

 
 
 

« Dans l’imagerie populaire, le schizophrène est le prototype du fou, il est l’auteur d’actes insensés, parfaitement gratuits et toujours empreints de violence à l’égard d’autrui. […] Il est l’homme illogique, celui dont la logique est «malade». Ou du moins le dit‑on. Mais peut‑être pourrions‑nous découvrir un noyau de sens au coeur de ce non‑sens apparent. […] Se pourrait‑il que sa folie dissimulât une secrète santé ?

 

Premièrement, il est né dans une famille, et certains diraient que c’est là le plus grand des facteurs qu’il ait en commun avec nous. Mais examinons‑la, sa famille, en supposant pour l’instant qu’elle se distingue de beaucoup d’autres d’une manière significative.

 

Dans la famille du futur « schizophrène », nous observons une sorte d’extrémisme parti­culier. Même les questions apparemment les plus banales sont articulées sur les pôles santé/folie, vie/mort. Les lois du groupe familial qui règlent non seulement le comporte­ment mais aussi les expériences autorisées sont à la fois inflexibles et confuses. Dans une telle famille, un enfant doit apprendre un certain mode de relation avec sa mère (par exem­ple) mode dont on lui enseigne que dépend entièrement son intégrité mentale et physique. On lui dit que s’il viole les règles, et l’acte autonome apparemment le plus innocent peut constituer une telle violation, il provoquera tout à la fois la dissolution fatale du groupe familial, la destruction de ce qui est la personnalité de sa mère, peut‑être celle d’autres personnes encore. Du coup, […] il est progressivement placé dans une position intenable. Son choix, au dernier point cri­tique, est entre la soumission totale, le complet abandon de sa liberté d’un côté, et d’un autre côté, le départ hors du groupe, avec l’angoisse d’assister à la dévastation prophé­tisée et de se heurter au sentiment de culpabilité qu’on lui a inculqué à travers tant de soins affectueux. La plupart des futurs schizophrènes trouvent à ce dilemme une réponse globale qui souvent coïncide, dans l’état des choses du moment, avec celle que la famille trouve pour eux : en quittant leur famille, mais en ne la quittant que pour entrer dans un hôpital psychiatrique.

 

Dans l’hôpital psychiatrique, la société a construit, avec une habileté infaillible, une struc­ture sociale qui reproduit à de nombreux égards les particularités génératrices de folie de la famille du patient. Il y trouve des psychiatres, des administrateurs, des infirmières, qui sont ses véritables parents, frères et sueurs, et qui jouent entre eux un jeu trop souvent ressemblant, par la complexité de ses règles, au jeu où il échoua dans sa famille.

 

[…] On a noté que le malade dit schizophrène avait dû à plusieurs reprises faire face à des exi­gences contradictoires dans sa famille, et parfois même à l’intérieur de l’hôpital psychia­trique. Certains chercheurs américains ont employé ici le vocable de « double contrainte ». […] On peut dès maintenant illustrer [cette notion] par l’exemple banal de la mère qui fait une déclaration contredite par sa conduite : elle dit à son fils : « Va, trouve toi‑même tes propres amis et ne sois pas si dépendant de moi », mais en même temps elle montre (hors de toute verbalisation) qu’elle serait bouleversée s’il la quittait vraiment, fût‑ce dans cette faible mesure. Ou bien, en se montrant soucieuse d’éviter toute intimité physique avec lui, elle lui dit «Viens embrasser ta mère, mon chéri ! » A moins que son enfant ne réussisse à trouver en lui‑même une absence de pitié, une contre‑violence par laquelle détruire tout cet échange absurde, sa réaction ne peut consister qu’en un trouble et finalement en ce qu’on appelle confusion psychotique, désordre mental, catatonie, etc.

 

[…] Dans une large mesure, la «maladie » ou l’illogisme du schizophrène trouve son origine dans une maladie de la logique autour de lui.

 

Ainsi, la famille, afin de préserver son mode de vie inauthentique, invente une maladie Et la science médicale, sensible à des besoins sociaux si grands, produit une discipline spéciale, la psychiatrie, pour conceptualiser, formaliser, classer et fournir des traitement; à cette maladie.

 

La notion de maladie, en soi, implique des symptômes : la famille en prépare une liste gigantesque. Les symptômes de la schizophrénie sont constitués virtuellement de par tout ce que fait la famille, insupportablement anxieuse face aux tentatives de comporte­ment indépendant de l’un de ses membres. Les signes de ce comportement comprennent habituellement l’agression, la sexualité, et en général, toute forme d’affirmation auto­nome de soi.

 

Or, quand on examinait avec soin les circonstances de la crise familiale, on découvrait que le comportement agressif et violent du patient tenait en ceci : il avait : a) cassé une tasse à thé, b) claqué la porte d’entrée, c) frappé du pied, une seule fois mais avec énergie, dans l’allée du jardin. A repérer les responsabilités dans la situation de la famille et à monter une reconstitution de la «crise», on découvrit que la mère luttait depuis de nom­breuses années contre de fortes tendances dépressives. A un certain moment, comme le père, lui‑même dépressif, et complètement refermé sur lui‑même, avait été paralysé par une attaque, il avait fallu que la mère se débarrasse elle‑même de ses forts sentiments de culpabilité, afin de faire face à son nouveau (et difficile) rôle d’infirmière, et la seule per­sonne alors susceptible de devenir le dépositaire des sentiments de culpabilité était le fils, âgé de vingt‑cinq ans, et qui avait été assez bien conditionné pour remplir cet office. Cette situation, maintenant arrivée au point critique, s’était développée pendant trois ou quatre ans. Le fils avait, à l’âge de vingt et un ans, traversé la période habituelle d’ex­trême sensibilité vis‑à‑vis de soi‑même. Il avait projeté dans les autres tout ce qui, de lui-­même, constituait une part sexuelle et agressive inacceptable, il en avait éprouvé le retour sur soi comme une moquerie et même comme une persécution. Ceci l’avait conduit à une première admission en hôpital, où il avait déclaré être Jésus‑Christ. A cette époque, comme lors de sa seconde admission, il portait le fardeau entier de la culpabilité de sa mère à la place de celle‑ci et, au sein de la microsociété familiale, était occupé à mourir afin que les autres, principalement sa mère, puissent être sauvés. Nous mourons tous plusieurs fois de morts partielles afin que d’autres, dont nous sommes les offrandes sacrificatoires puissent vivre. Le Christ‑archétype, dans la mesure où il peut avoir une quelconque réa­lité, est ainsi en chacun de nous. En ce sens, le délire où s’était installé le patient était tout à fait vrai; mais d’une vérité que personne ne pouvait lui permettre de voir. »

 
 
 

[David Cooper, Psychiatrie et antipsychiatrie, pp. 39‑4I, 44‑46, 47‑48, Seuil]

 


[Note de Cooper] Le corps médical tend à considérer la psychiatrie avec condescendance. Cela n’est pas totalement injustifié. La justification tient au fait que nombre de psychiatres se sont complètement perdus dans les complications de la médecine organique; ils passent des examens de médecine supérieure, apprennent comment on inspecte le fond de l’oeil et comment on fait l’analyse précise des substances qui composent nos divers excréments. Progressivement et laborieusement, ils acquièrent le détachement requis à l’égard du patient qu’ils ont en face d’eux et auquel, le plus souvent, ils refusent de faire face. En fait, de nombreux psychiatres ne sont que des médecins médiocres ‑ des gens qui n’ont pas pu «réussir» en médecine générale; mais cela ne limite en rien pour eux les possibilités de la vanité. La vanité, en revanche, s’effondre dans certains cas ‑ quand le psychiatre a vraiment essayé de comprendre son malade à partir de ce qu’il a essayé de comprendre de lui‑même ‑, peut‑être à travers une lente et coûteuse formation psychanalytique. C’est là sans doute une démarche boiteuse et imparfaite, mais c’en est une en tout cas pour laquelle le corps médical et ses comités de sélection soigneusement composés touchant les postes de psychiatrie, ne montrent guère de signes de compréhension. Après quoi des personnages qui sont humainement, techniquement et profes­sionnellement mal armés, sont placés à des postes socio‑médicaux importants, tels que : consul­tant, inspecteur, et parfois même professeurs de psychiatrie.

Publié dans 02- Conscience

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