BURDEAU Georges [01] La nature, la fonction, la puissance de l’Etat ne sont-ils que l’idée qu’on s’en fait ?

Publié le par Maltern

BURDEAU Georges [01] La nature, la fonction, la puissance de l’Etat ne sont-ils que l’idée qu’on s’en fait ?

Personne n’a jamais vu l’Etat il n’existe que parce qu’il est pensé.

 

[« Pour peu que l’on s’interroge un instant, on s’aperçoit que le terme d’État réussit ce paradoxe d’évoquer à la fois une notion vide de sens, une image multiforme et une force toute‑puissante. Pour lever ces doutes, la simple description est désarmée car les phénomènes concrets par lesquels se révèle l’existence de l’État ne nous renseignent pas sur son essence. C’est donc qu’une explication est nécessaire, c’est‑à‑dire une théorie. »]

 
 
 

« Personne n’a jamais vu l’Etat. Qui pourrait nier cependant qu’il soit une réalité ? La place qu’il occupe dans notre vie quotidienne est telle qu’il ne pourrait en être retiré sans que, du même coup, soient compromises nos possibilités de vivre. Nous lui prêtons toutes les passions humaines : il est généreux ou ladre, ingénieux ou stupide, cruel ou débonnaire, discret ou envahissant. Et, parce que nous le tenons pour sujet à ces mouvements de l’intelligence ou du cœur qui sont le propre de l’homme, nous dirigeons vers lui les sentiments que, d’ordinaire, nous inspirent des personnes humaines : la confiance ou la crainte, l’admiration ou le mépris, la haine souvent, mais parfois aussi un respect timoré où une atavique et incons­ciente adoration de la puissance se mêle au besoin que nous avons de croire que notre destin, pour mystérieux qu’il soit, n’est pas abandonné au hasard. De même que l’histoire de l’État résume notre passé, son exis­tence dans le présent nous paraît préfigurer notre avenir. Cet État, il nous arrive de le maudire, mais nous sentons bien que, pour le meilleur comme pour le pire, nous sommes liés à lui.

 

Et cependant l’observation des phénomènes concrets ne nous révèle rien qui permette d’appréhender sa réalité. Nous voyons des gouvernants, des services, des territoires; nous voyons des règles et il nous suffit de les enfreindre pour connaître de la façon la plus tangible, sous les traits du gendarme et du juge, l’autorité dont elles sont investies. Nous voyons aussi sur les cartes le pointillé des frontières, et, quand bien même les douaniers seraient débonnaires, nous constatons, dès que nous les avons franchies, que nous ne sommes plus “ chez nous ”. Ce sentiment nous fait sentir notre allégeance,. mais il ne nous en indique pas l’origine et la portée.

 

Dans tous ces faits, il y a sans aucun doute des signes qui sont autant d’approches conduisant à l’État. Mais aucun d’eux isolément, ni leur addition ou leur synthèse, ne constitue l’État.

 

Il n’est ni territoire, ni population, ni corps de règles obligatoires. Certes, toutes ces données sensibles ne lui sont pas étrangères, mais il les trans­cende. Son existence n’appartient pas à la phénoménologie  tangible; elle est de l’ordre de l’esprit. L’Etat est, au sens plein du terme, une idée. N’ayant d’autre réalité que conceptuelle il n’existe que parce qu’il est pensé. »

 

[Georges Burdeau, L’Etat, Paris, Éd. du Seuil, 1970, pp. 13‑14.)

 
 
 

 
 
 

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